ALBERT TINCHANT
Albert Tinchant, né en iSGo, mort en 1S92. Avait fait de brillantes études littéraires; c'était un lort en thème et il avait décroché un premier prix au concours général. Aussi Jules Lemaitre. qui avait été son professeur, ne fut-il pas peu surpris de le retrouver dans le rôle subalterne qu'il jouait au Chat Noir. Albert Tinchant figurait sur la manchette du journal de la maison avec le titre de secrétaire de la rédaction ; mais c'était un secrétaire de la rédaction à tout faire et principalement les courses. Il était chargé de battre le rappel de la copie hebdomadaire, de taper l'un d'une pièce de vers, l'autre d'une fantaisie en prose, de porter le tout à l'imprimerie et d'en corriger les épreuves. Comme il était vaguement pianiste et musicien, le soir, il accompagnait dans la salle du bas les mandolinistes préposés au divertissement des consommateurs, et dans la salle du haut, les poètes chansonniers interprétant leurs oeuvres ouïes personnages en zinc défilant sur l'écran 'du théâtre d'ombres chinoises. C'était, en un mot, le pianiste attaché à rétablissement et bien que ce ne fût pas avec des saucisses, il y était si bien attaché qu'il n'en démarrait guère. Dans ses plus lointaines explorations, il poussait quelquefois jusqu'à la rue Drouot, mais jamais au delà. C'est Jules Lemaitre, lui-même , qui donne ce trait de caractère de son ancien élève : il fut du petit nombre
ALBERT TINCHANT BqQ
des parisiens qui ne virent pas l'Exposition de 1889. Un moment il abandonna le Chat Noir pour devenir le pianiste de V Auberge dn Clou. C'est dans le sous-sol de ce cabaret qu'il devait, par contrat, verser des flots d'harmonie à la clientèle, mais comme il n'était — nous l'avons dit — rien moins que virtuose et qu'à son habitude il se contentait de tapoter de deux doigts discrets les touches de son instrument, il vivait dans des transes soutenues, craignant toujours que le brave Thomachet, son patron qui fumait des pipes et buvait des bocks dans la boutique, ne s'aperçut, à force de ne pas entendre le piano, de l'insuffisance musicale de son maestro et ne lui signifiât son congé.
Heureusement pour Tinchant, plusieurs de ses amis, parmi lesquels des compositeurs devenus célèbres, entre autres Debussy, Levadé, Chevalier, Erik Satie, le remplaçaient complaisamment au piano et donnaient à l'auditoire la primeur de leurs compositions, hrik Satie s'intitulait alors « maître de chapelle et parcier de l'église inétropolitaine d'art de Jésus le Conducteur » et plus jtard, grâce à la protection du duc de la Larochefoucauld ^t du sâr Peladan fut promu à la dignité de compositeur du Rose-Croix. Pendant que ses amis le suppléaient, rinchant, la conscience allégée, respirait plus librement t Thomachet, entendant de la musique et des applauissements, conservait sa quiétude olympienne et contiluait à culotter des pipes.
Albert Tinchant a publié un volume de poésies Les Sé- Yénités et un volume de nouvelles dont nous avons oublié e titre. Les Sérénités contiennent une foule de vers tendres, d'un sentiment exquis. Il serait devenu certailement un excellent poète, si la triste passion de boire le s'était emparée de lui et n'avait avancé le terme de sa ie.
BIBLIOGRAPHIE
Les Sérénités (Marpon et Flammarion).