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TU T EN IRAS LES PIEDS DEVANT

Tu t'en iras les pieds devant, Ainsi que tous ceux de ta race, Grand homme qu'un souffle terrasse, Comme le pauvre fou qui passe Et, sous la lune, va rêvant De beauté, de gloire éternelles.

Du ciel cherché dans les prunelles, Au rythme pur des villanelles.

Tu t'en iras les pieds devant I

Tu t'en iras les pieds devant, Roi, guerrier, juge, aristocrate, Et toi qui voulais, démocrate.

Bâtir la maison de Socrate, Pleine d'amis dorénavant.

Tu posais la dernière pierre ; Un traître survient par derrière; — Jésus fut trahi par saint Pierre. — Tu t'en iras les pieds devant I

Tu t'en iras les pieds devant.

Duchesse aux titres authentiques, Catin qui cherches les pratiques, Orpheline aux navrants cantiques,

MAURICE BOUKAY 47

Vous aurez même abri du vent.

Sous la neige, en la terre grise, Même blason, même chemise.

Console-toi, fille soumise t Tu t'en iras les pieds devant !

Tu t'en iras les pieds devant, O toi qui mens quand tu te signes, Maîtresse, qui liras ces lignes, En buvant le vin de mes vignes A la santé d'un autre amant.

Brune ou blonde, être dont la grâce Sourit comme un masque grimace, Voici la Camarde qui passe :

Tu t'en iras les pieds devant.

Tu t'en iras les pieds devant.

Grave docteur qui me dissèques.

Prêtre qui chantes mes obsèques, Bourgeois^ prince des hypothèques, Riche ou pauvre, ignorant, savant I Camarade, au grand phalanstère.

Nous aurons tous six pieds de terre; Vers la Justice égalitaire.

Tu t'en iras les pieds devant !

Nouvelles Chattsons, E. Flammarion.

La musique de Marcel Legay, chez Ondet, éditeur.

Aristide Bruant, né à Courtenay (Loiret), le 6 mai 1 85 1 .

Fit d'abord d'excellentes chansons pour le café-concert, où quelques-unes, d'une spirituelle fantaisie, telles que la Chaussée Clignancourt, brillamment lancée par Paulus, l'Enterrement, Henri IV a découché, eurent de réels succès, puis entra au Chat Noir, de Rodolphe Salis et enfin fonda son cabaret le Mirliton. Cet établissement, bientôt à la mode, devint le rendez-vous des gens du meilleur monde. Le Tout-Paris élégant y vint en équipages; horizontales de grande marque et honnestcs dames de toute lignée y accouraient, moins pour le plaisir d'applaudir d'admirables chansons que dans l'espoir de s'encanailler un peu et de s'entendre invectiver par Bruant, qui en chemise rouge, se promenant de long en large à travers les tables, ne ménageait à ses clients ni les apostrophes incongrues, ni les épithètes salées. A défaut de lui, on était engueulé, selon toutes les règles de l'art, par le choeur dûment stylé des consommateurs habituels Le public, prévenu des us de la maison, n'avait garde de se fâcher et acceptait tout avec une sérénité souriante.

« Les chansons et monologues de Bruant, a dit Lau- « rent Tailhade, dans l'étude magistrale qu'il lui consa- « cre, demeurent comme un précieux tableau, comme « un document de tout premier ordre sur la vie des K classes fainéantes à la fin du xix* siècle. C'est un vaste

« panorama où défilent, dans leur accoutrement spéci- « fique et leur geste représentatif, les mendiants, les no- « mades, les bohèmes de Paris, les nymphes du trottoir, « les « messieurs du dimanche )),tout ce monde ironique « et besogneux qui va de la prison à l'asile de nuit, en « passant par le dépôt, qui blague, chante, frappe, jeûne, « tue et meurt, avec la même insouciance ricaneuse; qui « ne dîne que rarement, ne pleure qu'à ses moments « perdus, qui, parfois, manque de pain, mais n'est ja- « mais à court d'esprit.

« Bruant, comme tous les artistes véritables et les a poètes doués, a, dans son oeuvre sivéridique, siamère, « des coins de tendresse imprévus et délicieux. D'un trait « cursif, il marque l'émotion vive que sur l'intellect em- « bryonnaire de ses personnages, produisent l'éternelle « beauté des choses et le retour du mois de mai.

« Il découvre chez la fille du trottoir l'expression nette « et juste qui met son pauvre chiff'on de lettre au nia veau des plus émouvantes élégies.

« Artiste violent et contenu, il possède un champ de « vision borné à dessein, mais, par cela même, d'une « clarté sans pareille, un microscome où s'inscrivent « durement — comme les silhouettes noires sur la ru- « brique des poteries étrusques — les personnages qu'il a a vus. Il connaît leurs émotions comme leurs appétits. « Il connaît le mot inoubliable qui les fixe pour tou- « jours.

« Bruant — conclut Laurent Tailhade — pour avoir osé peindre avec une franchise entière, sans hypocrisie et sans atténuation, le monde hétéroclite qui vit en dehors des lois, pour en avoir noté l'idiome avec un goût très artiste, a conquis et gardera dans le Parnasse contemporain une place mémorable qui n'appartient qu'à lui ».

BIBLIOGRAPHIE

Dans la Rue (1889). — Dans la Rue, 2' volume (1895). — Chansons nouvelles (1895). —Sur la Route.

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