PHILOSOPHIE
Va, mon vieux, va comme j' te pousse, A gauche, à doit' va, ça fait rien, Va, pierr' qui roule amass' pas mousse, J' m'appeir pas Pierre et je 1' sais bien. Quand j'étais p'tit, j' m'app'lais Emile, A présent on m'appelle Eloi ; Va, mon vieux, va, n' te fais pas d'bile. T'es dans la ru', va, t'es chez toi.
Va, mon vieux, pouss* toi d' la ballade En attendant 1' jour d'aujord'hui ; Va donc, y a qu' quand on est malade Qu'on a besoin d' pioncer la nuit ; Tu t' portes ben, toi, t'as d' la chance, Tu t' fous d' la chaud, tu t' fous d' la froid, Va, mon vieux, fais pas d'rouspétance, T'es dans la ru', va, t'es chez toi.
De quoi donc?.,. On dirait d'un merle, Ej' viens d'cntende un coup d' siffletl... Mais non, c'est moi que j' lâche eun' perle, Sortez donc. Monsieur, s'i' vous plait... Ah ! mince, on prend des airs de flûte, On s' régal d'un p'tit quant-à-soi...
Va, mon vieux, pèt' dans ta culbute, T'es dans la ru', va, t'es chez toi.
ARISTIDE BRLANT $1
D'abord ej' comprends pas qu'on s' gêne,
Ej' suis ami d' la liberté,
J' fais pas ma Sophi', mon Ugène,
Quand ej' pète, ej" dis : j'ai pété.
Et pis nous somm' en République,
On n'est pus su' 1' pavé du roi ;
Va, va, mon vieux, va, pouss' ta chique.
T'es dans la ru', va, î'ss chez toi.
ORELOTTEUX
Vrai... 'ya des mois qu'on n'a pas d'veine.
Quand j' dis des mois, j' sais pas c'que j' dis;
J' m'ai toujours connu dans la peine,
Sans un pélot, sans un radis...
Ça s'rait pas trop tôt que j' boulotte,
j' vas tomber malade, à la fin,
I' fait chaud et pourtant j' grelotte I
C'est-i' la fièvre ou bon la faim ?
Nom de Dieu ! j' suis pas à mon aise,
C'est épatant... j' sais pas c' que j'ai,
Avec ça j'ai la gueul' mauvaise...
C'est pourtant pas c' que j'ai mangé.
Si j'aurais mangé d' la gib'lotte,
Ça sentirait meilleur; c'est fin,
C'est bon, c'est chaud.. .ah! c' que j' grelotte I
C'est-i' la fièvre ou ben la faim ?
Allons bon, v' là mes dents qui claquent I...
J' sais pas c' que j'ai, c'est épatant :
J'entends les os d' mes jamb's qui plaquent
Cont' les parois d' mon culbutant.
J' suis foutu si j'ai la tremblotte,
J' suis pus daufier, j' suis pas dauphin,
J' peux pas m' soigner... ah ! c' que j' grelotte I
C'est-i' la fièvre ou ben la faim ?
Et pis j' sens la sueur qui m' coule; A fait rigol' dans 1' creux d' mon dos ; J' vas crever, j'ai la chair de poule, C'est fini... tirez les rideaux.
Bonsoir la soc'..., mon vieux Alphonse, I' vaut p't' et' mieux qu'ça soy' la fin ; Ici-bas, quoi qu' j'étais? un gonce...
Là-haut j' s'rai p't et' un séraphin.
COTIER
Psit!... viens ici, viens que j' t'accroche,
Via l'omnibus, faut démarrer!
Ruhau !... r'cul' donc, hé I tôt' de boche
Tu vas p't et' pas t' foute à tirer
Au cul? T'en as assez d' la côte?
T'as déjà soupe du métier?
Mais tu peux pus en faire un aute,
Te v'ia comm' moi; te v'ià côtier.
Dia ! que qu' tu f'sais dans ta jeunesse? T'as p' f et' ben couru à Longchamp, T'as p't et' été r cheval d'Ernesse Quand i' la donnait dans les camps; Hein, mon colon, tu f sais ta gueule.
Tu marquais 1' pas aux porte-sac, Aujord'hui, c'est moi que j' t'engueule, PsitI viens ici, hé! Cavaignac.
Quéqu' tu r'gard'? eun' jument qui pisse;
Ça f fait donc encor de l'effet ?
Vrai, j' t'aurais pas cru si novice,
Les femm's! ... tiens, . (il crache.) v'ià l'effet qu'ça m' fai
Viens, mon salaud, viens, guide à gauche,
T'es trop vieux, va, pour dérailler.
D'ailleurs, c'est pour ça qu'on t'embauche :
Tu n'es pus bon qu'à travailler.
Ça t'étonn'?... ben vrai, tu m'épates : C'est la vi'... faut porter 1' licou Tant qu'on tient un peu sus ses pattes Et tant qu'on peut en foute un coup.
Et pis après, c'est la grand'sorgue, Toi, tu t'en iras chez Maquart, Moi, j'irai p't êtr' ben à la Morgue, Ou ben ailleurs... ou ben autr' part.
Dam la Rue.
Moinaux (Georges), dit Georges Courteline. Né à Tours, le 25 juin 1860, fils de l'auteur dramatique Jules Moinaux. Fit ses études au collège de Meaux(i 871- 1877) puis son service militaire au i3« chasseurs à cheval, en garnison à Bar-le-Duc. Rapporta de son court passage au régiment une série d'études militaires, Les Gaités de l'Escadron, Le train de 8 h. 47, Lidoire et Potiron, etc. qui obtinrent, chez Flammarion, de grands succès de librairie. Publia chez le même éditeur : Les Femmes d'Amis (1888). Les Ronds de cuir {1892). Boubouroche (1894). Ah! Jeunesse (1896) et réunit sous le titre Les Marionnettes de la Vie une certaine quantité d'actes parmi lesquels il convient de citer Boubouroche, La Peur des coups, Le Gendarme est sans pitié, L'Article 33o, Monsieur Badin, Un Client sérieux, Lidoire, Théodore cherche des allumettes, Les Boulingrin et le Droit aux étrennes, comédies qui, à force d'être reprises — pour la grande joie du public — sont devenues pour ainsi dire classiques.
On a encore de lui, indépendamment d'une adaptation a la scène des Gaités de l'Escadron (Ambigu 1896), Edouard Norès, collaborateur, Le Commissaire est bon enfant (Gymnase, 1899, Th. Antoine, 1900), Jules Lévy, collaborateur, Les Balances (Th. Antoine, 1901). La Paix chej soi (Th. Antoine, igoS et Comédie Fran-
çaise, 1906), et enfin la Conversion d'Alceste, un acte, en vers (Comédie Française, igoS). A, en outre, longtemps collaboré à VEcho de Parts, puis au Journal, où il publia une grande quantité de contes, nouvelles et fantaisies, réunies depuis en volumes.
Georges Courteline s'est fait une place à part dans la littérature contemporaine par sa verve comique, son esprit d'observation, la justesse et la vigueur de ses études satiriques et enfin par son écriture châtiée, pittoresque et impeccable. Les lettrés attendent avec impatience l'entrée de Boubouroche, une des meilleures comédies modernes, au répertoire de la Comédie-Française.