‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 29 sur 160 · LE COUP DE MARTEAU · texte numérisé non relu

LE COUP DE MARTEAU

Au temps lointain où le dénommé Marc Lefort

Etait mécanicien sur la ligne du Nord,

Où le nommé Prosper-Nicolas Lacouture

Etait mécanicien sur la grande Ceinture,

Où les nommés Lafesse et Gustave Pruneaux

Etaient chaufTeurs sur la ligne des Moulineaux

(Champ-de-Mars-Saint-Lazare); en ce mGme temps, dis-j<

— Et cette vérité tient presque du prodige —

Le nommé Jean-Paul-Pierre-Antoine-Oscar Panais

Menait l'express sur la ligne du Bourbonnais.

C'était un grand garçon à l'humeur assagie

De bonne heure, vivant d'un verre d'eau rougie

Et d'un croûton de pain rassis barbouillé d'ail ;

Qui jamais n'eût emménagé sans faire un bail,

Et dont les gens disaient : « C'est une demoiselle ».

Contents de lui, ses chefs l'estimaient pour son zèle,

Prisaient fort son intelligence et trouvaient bon

Qu'il économisât sur ses frais de charbon.

Lesseps, un an, l'avait employé pour son isthme.

Par malheur, il était atteint de daltonisme,

En sorte que l'erreur de ses sens abusés

Lui montrait à rebours les tons interposés :

Il voyait le vert rouge et le rouge émeraude,

Fatalité I Souvent, à l'heure où le soir rôde,

Vieux voleur, sur les toits embrumés des maisons,

Met un voile de rêve aux lointains horizons,

Où la nuit lentement jette ses tentacules.

Où sur la profondeur des fins de crépuscules

Les signaux allumés en feux rouges, verts, blancs,

Epouvantablement ouvrent leurs yeux troublants,

Oscar Panais sentait sa poitrine oppressée ;

Le front bas sous le poids trop lourd de sa pensée,

Il blêmissait, songeant qu'il tenait en ses mains

Les clés de tant de sorts et tant de fils humains !

Cela devait finir de façon effroyable.

Un jour qu'il conduisait son train, le pauvre diable

(La neige à gros flocons tombant d'un ciel couvert)

Vit le disque fermé malgré qu'il fût tout vert.

Au lieu de ralentir, Panais, tendant l'échiné.

Renversa la vapeur, fit stopper la machine.

Au même instant, le train de ballast trente-six

Arrivait et prenait le rapide en coccis *.

Choc!! ! Vainement Panais, la prunelle agrandie,

Sur le régulateur tient sa dextre roidie,

Fait hurler le sifflet aigu, gémir le frein,

Les wagons de ballast sont déjà sur son train !...

O splendeur de l'horrible ! O monstrueuse joie

Des yeux terrifiés et ravis! Sur la voie

S'abattent lourdement les fourgons terrassés !

Le sang des morts ruisselle en l'herbe des fossés.

Cris! pleurs! sanglots! spectacle atroce et magnifique!

Les pieds en l'air, près d'un poteau télégraphique,

La machine du train trente-six a sombré ;

La braise coule à flots de son sein éventré.

On entend : « Je me meurs ! Au secours! » Une mère

Veut revoir son enfant aimé, sa fille chère.

On se cherche à travers les décombres, parmi

Les morts défigurés ; l'ami cherche l'ami,

La sœur cherche son frère; un vieillard crie : « Auguste! »

Un gros Anglais ganté de rouge, dont le buste

1. Licence poétique : « En coccis » est mis là pour u par dc-rtère ».

Jaillit hors de la glace en miettes d'un coupé,

Hurle : « J'ai perdu mon chapeau; j'en ai soupe!

(( Je ferai constater le fait par ministère

« D'huissier, et m'irai plaindre au consul d'Angleterre.

(( Je veux d'indemnité dix mille francs au moins!

(( Et vous, mes compagnons, vous serez les témoins ! »

Puis la nuit vint, sereine, et d'astres constellée...

La Compagnie, un mois après, fut appelée Devant les tribunaux, comme civilement Responsable, et se vit condamnée amplement. Les uns eurent cent francs, les autres davantage. Le gros Anglais eut un chapeau neuf en partage, Et chacun s'en alla, content, ayant son dû. Touchant Panais, le jugement dit :

« Attendu « Que Panais est un simple idiot, pas autre chose; (( Qu'il importe dès lors de le mettre hors de cause, (( L'acquitte, le renvoie indemne et l'interdit; (( Le prive de ses droits civils, ordonne et dit « Qu'il sera dès ce soir reçu dans un asile « Où, défrayé de tout, à titre d'imbécile, « Il sera mis ès-mains des hommes dits de l'art ». Or, j'ai vu ce pauvre être, hier, à Ville-Evrard. 11 est fou tout à fait, et se prend pour un disque ! I ! Parfois, une heure ou deux, droit comme un obélisque, Il demeure immobile, et sans un mot, tourné Vers le mur de l'hospice, un mur illuminé De soleil et qu'habille une frondaison verte, X'oulant dire par là que la voie est ouverte. Puis, sur ses lourds talons, évoluant soudain, Le dos au mur, alors, et le nez au jardin : « Je suis fermé, dit-il, que le convoi recule! » Et je ne trouve pas cela si ridicule.

Charles Gros, savant, littérateur et poète français, né à Fabrezan (Aude) en 1842, mort à Paris en 1888. « On raconte de lui des choses extraordinaires, au milieu desquelles il est difficile de savoir où commence et où finit la légende. Dès l'âge de onze ans, dit-on, il parlait couramment l'hébreu; à seize ans, il l'enseignait avec le sanscrit. Il aurait eu pour élèves MM. Michel Bréal et Paul Meyer, professeur au collège de France. A dixhuit ans il entra aux Sourds-Muets comme répétiteur, après quoi il fit sa médecine. Il avait inventé, ou à peu près, le phonographe, bien avant Edison; en effet, il remit à l'Académie des sciences un pli cacheté contenant toute la théorie de cet instrument étrange qu'il appelait paléophone, le 3o avril 1876, distançant ainsi d'un an environ le célèbre inventeur américain. Charles Gros a encore découvert le secret d'obtenir certaines couleurs en photographie directement par le soleil, et il a publié un volume intitulé: Solution générale du problème de la photographie des couleurs (1869). On lui doit également une Etude sur les moyens de communication avec les planètes (1869). Sous le savant se cachait un écrivain des plus fantaisistes et un poète spirituel. On lui doit, paraît-il, la création du monologue. C'est par le Hareng saur qu'il s'affirma, du premier coup, comme un maître dans le genre extravagant. Le Bilboquet n'est pas moins célèbre. Chez lui, sous les gaîtés les plus macabres et

les excentricités les plus bouffonnes se cache toujours un fonds d'observation fine et pénétrante. »

Outre ce que nous avons déjà cité de ce pince-sans-rire de talent, mentionnons encore parmi ses œuvres : Le Coffret de Santal (1873), recueil de petits poèmes; Le Fleuve (1875) avec huit eaux-fortes d'Edouard Manet; une série de monologues, parue en i883, et postérieurement: L'Homme propre; L'Homme qui a voyagé; L'Obsession; Le Voyagea Trois- Etoiles, etc. Citons encore : La Vision du grand canal des deux mers (il bizarre petit poème en distiques.

DIXAIN

Sur des chevaux de bois enfiler des anneaux, Regarder un caniche expert aux dominos, Essayer de gagner une oie avec des boules, Respirer la poussière et la sueur des foules, Boire du coco tiède au gobelet d'étain De ce marchand miteux qui fait ter lin tin tin, Rentrer se coucher seul à la fin de la foire, \Dormir tranquillement en attendant la gloire Dans un lit frais, l'été, mais, l'hiver, bien chauffé, Tout cela vaut bien mieux que d'aller au café.

Le Coffret de Santal, Tresse et Stock.

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