‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 28 sur 160 · LE PRINCIPAL TEMOIN · texte numérisé non relu

LE PRINCIPAL TEMOIN

Tragédie en vers, mêlée de prose

Une clairière dans la forêt de Saint-Germain.

Comme horizon : une ceinture d'immobiles futaies qu'a dordes l'automne de tons de rouille.

Comme plafond : un lourd ciel pommelé où rampent des chaos de montagnes aux crêtes argentées de blanc pur.

A une centaine de pas l'un de l'autre, affectant de ne pas se voir, deux messieurs au visage grave arpenient fiévreusement le terrain. Ils sont vêtus de noir des pieds à la tète, et, des collets dress s de leurs reJingotes, ils dissimulent leurs faux-cols dont la blancheur risquerait de s'offrir comme une cible au visé .le l'adversaire.

A égale distance de chacun d'eux : le groujie des témoins. Le directeur du combat — un granJ monsieur à longue barbe, de qui les mouvement! de tète balan rent la colonne lumineuse d'un irréprochable chapeau de soie — bourra méthodiquement un pistolet en tenant a ses asse.'iseurs des dis cours fort intéressants sans doute, mais qui s'évaporent dans le vent et dont les deux adversaires tâcheraient en vain de pénétrer le sens.

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, qui cause tout seul, en attendant le moment de passer à de plus périlleux exercices.

Le ciel d'octobre est gris et la forêt est rousse; L'automne se repaît de décès. — J'ai la frousse, Et l'angoisseen sueur glace mon front.

Un temps.

Pourquoi Diable, ai-je été cocufîer cet iroquoi) S'il m'allait, de son plomb lancé d'une main sûre... Dieux immortels, veillez !

Lyrique :

Et quant à toi, Luxure, Fruit de l'arbre du mal au jardin de Satan, Sois maudite! Ote-toi de mon chemin! Va-t-en!

Ecole du péché qui nous as pour élèves,

Toi qui nous mets au cœur le fiel, aux mains les glaives;

Toi qui plombes les teints et cernes les yeux creux

Et qui fais s'éplumer les pauvres coqs entre eux.

Fuis, te dis-je! Hâte-toi vers un autre rivage!

De mon cœur, où la peur exerce son ravage,

Fous le camp!

Longue et mélancolique rêverie

Echanger six balles!,.. A vingt pasi...

Brusque agacement.

Ah! ça, ce principal témoin n'en finit pas!

Et le fait est qu'il n'en finit pas, ce témoin. Terriblement lent au grt du combattant Grenouillot, lequel, les nerfs sous pression, donnerait gros pour que l'honneur fut enfin proclamé satisfait, il s'obstine, depuis dix minutes, à bourrer, d'une même baguette, le canon d'un mê ne pistolet. Pourquoi? On n'en sait rien.

LE COMBATTANT GRENOUILLOT.

C'est exaspérant!

Un temps.

Continuation du jeu de scène du principal témoin.

Soudain :

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, en proie au déchaînement de» tardifs repentirs.

Non, mais quel besoin avais-je De goûter ce bonbon au goudron de Norvège? Ce noir pruneau? ce sec hareng-saur dont la peau Flasque, se ride et tremble au vent comme un drapeau ?,.. Quoi! j'ai pu, de ce monstre enjuponné qu'adorne Le semblant d'à-peu-près d'un vague fessier morne Et de qui le corset fermé sur des manquants Evoque les murs nus des logements vacants, Envolupter les yeux énormes de dorade?... Hélas! oui... C'était la femme d'un camarade; Par conséquent l'attrait d'un plaisir interdit... L'homme n'est qu'un fourneau; c'est Pascal qui l'a dil.

Né pour suivre tout droit et simplement la file Des matins et des soirs que la Parque lui file, En cueillant au hasard de la main les fruits mûrs Dont l'été fait danser les ombres sur les murs, Il lui faut le fumet des voluptés fraudées Et des lapins tirés sur les chasses gardées!...

11 hausse les épaules, ëcœurd, a l'envisagé de la perrersiti humaine.

Cependant, à vingt pas de là, le principal témoin bourre toujours son même pistolet, en sorte que c'est vraiment à en devenir enragé. De temps en temps seulement, le poing droit immobilisé sur le canon de l'arme où la baguette demeure plongée, il interrompt l'allée et venue automatique de sa dextre pour questionner les autres témoins, tournant tour à tour vers chacun de ces messieurs son visage ruisselant du désir de convaincre; puis, visiblement satisfait d'avoir en eflTet convaincu, il reprend le cours de son petit exercice.

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, les dents serrées sur des fureurs qui se contiennent :

Paquet 1...

Nouveau temps.

Le principal témoin continue à bourrer son arme.

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, qui reprend le Ql de ton discours.

Et ça finit toujours, bien entendu, Par le retour fâcheu.x autant qu'inattendu Du mari, qu'on croyait bien loin. Sur quoi, la turne Conjugale s'emplit de vacarme nocturne : Cris de moutard à l'eau froide débarbouillé ; Coups, qui ne partent pas d'un revolver rouillé, Le plafond qui s'effrite en débris de coquille Sur le satin piqué du couvre-pied jonquille; Et le sursaut des murs sous des coups de bélier ( Et la vieille qui gueule : « Au feu! » dans l'escalier t Enfin, tout le scandale affreux de l'adultère Grondant comme le flanc tourmenté d'un cratère!... Puis, c'est le châtiment, malfaiteur embusque Derrière l'aléa d'un pistolet braqué;

Les coups de feu sonnent dans l'air comme des claques. L'herbe verte, soudain rougeoyante de laques...

Il soupire.

Ah ! j'ai regret d'avoir fait cet homme cocu.

Brusquement.

Si je pouvais donner de mon pied dans le cul Au principal témoin, j'y prendrais, Dieu me damne. Plus de plaisir qu'à la lecture de Peau d'Ane ! Certes, j'en ai connu pour avoir du culot ; Ça ne fait rien; je veux repousser du goulot Au point d'en ébranler les gens sur leurs rotules, Et prétends que mon nez se couvre de pustules. Si j'ai jamais rien vu pour être comparé Au démontant toupet de ce fils de curé ! Oui, je le hurle en le clairon d'un vers ternaire : Ce client-là n'est, nom de Dieu, pas ordinaire!

11 en a plein le dos, ce garçon ; et à vrai dire, il y a de quoi. Soudain, la patience lui échappe ; une colère s'empare de lui, et aussi l'impérieux besoin de tenir la clef du mystère. 11 s'avance à pas de loup vers le groupe des témoins, incline le buste, la main au pavillon de l'oreille et demeure figé comme de la gelée de veau à entendre s'etprimer dans les termes suivants :

LE PRINCIPAL TÉMOIN, qui, commis-voyageur en vin, ne laisse perdre aucune occasion de placer sa marchandise :

— C'est un petit bordeaux excellent, naturel, et qui deviendra supérieur avec quelques années de bouteille. Je vous le laisserais à deux cent quinze francs, tout rendu, et c'est bien parce que c'est vous, car à ce prix-là, je ne gagne pas cent sous de commission

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