L ARCHET
Elle avait de beaux cheveux, blonds Comme une moisson d'août, si longs Qu'ils lui tombaient jusqu'aux talons.
Elle avait une voix étrange, Musicale, de fée ou d'ange.
Des yeux verts sous leur noire frange.
Lui, ne craignait pas de rival, Quand il traversait mont ou val, En l'emportant sur son cheval.
Car pour tous ceux de la contrée, Altière elle s'était montrée.
Jusqu'au jour qu'il l'£ût reccoBtrée..
L'amour la prit si fort au cœur.
Que pour un sourire moqueur, il lui vint un mal de langueur..
Et dans ses dernières caresses :
« P'ais un archet avec mes tresses, Pour charmer tes autres maîtresses.
76 ANTHO..OGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
Puis, dans un long baiser nerveui, Elle mourut. Suivant ses voeux, Il fit l'archet de ses cheveux.
Comme un aveugle qui marmonne,
Sur un violon de Crémone
Il jouait, demandant l'aumône.
Tous avaient d'enivrants frissons A l'écouter. Car dans ces sons Vivaient la morte et ses chansons.
Le roi, charmé, fit sa fortune.
Lui, sut plaire à la reine brune Et l'enlever au clair de lune.
Mais, chaque fois qu'il y touchait Pour plaire à la reine, l'archet Tristement le lui reprochait.
Au son du funèbre langage, Ils moururent à mi-voyage.
Et la morte reprit son gage.
Elle reprit ses cheveux, blonds Comme une moisson d'août, si longs Qu'ils lui tombaient jusqu'aux talons.
Le Coffret de Santal, Stock, éditeur, Paris.
Hugues Delorme, poète parisien, né à Avize (Marne). Moitié Champenois, moitié Normand (Rouen le réclame comme fils adoptif) il préfère la pomme au raisin et le Champagne au cidre.
Né pour faire des vers exclusivement, par la raison qu'il invente avec plus d'aisance dans le langage rimé qu'en simple prose, il a néanmoins écrit (seul ou en collaboration) une dizaine de vaudevilles et comédies en prose, et une trentaine de revues qui firent la fortune des théâtres de genre, des music-halls et des Tréteaux Montmartrois. Après avoir dit lui-même ses vers au Carillon, au Chien Noir, aux Quat^farlSfà la Roulotte, pendant quatre années ,il a fait jouer des actes en vers au Théâtre Antoine, à la Renaissance, à l'Odéon. Profondément dévot aux grands poètes du xvi« siècle, ainsi qu'aux Romantiques et aux Parnassiens, Hugues Delorme est plus directement apparenté à Banville et Glatigny. Il présente de singulières affinités avec ce dernier, dont il arbore la taille démesurée et le mollet sans prétention.
Véritable poète au vers pittoresque et abondamment lyrique et à la verve comique, H. Delorme a donné à la scène (outre une quantité respectable d' A-Propos de Parades et de Prologues) les actes suivants :
Pierrot financier ; Yolande, avec Emile Lutz; La Marchande de Pommes (Renaissance) ; Sur la Lisière d'un Square (Bodinière) ; Au Coin d'un Bois (d'après un conte d'Ibels-Joftrin) qui eut 122 représentations au Théâtre Antoine; L'homme Rouge et la Femme Verte, avec Armand Numès (Théâtre Antoine); Le Maître à Aimer, en collaboration avec Pierre Veber (Odéon, Direction Antoine).
yS ANTHOLOGIE DES P0ÈTE5 DE MONTMARTRE
j\, en outre, en ses cartons Partliénie (cinq actes, en vers, avec Bertrand Millanvoye): Autour d'un puits, un acte en vers avec Maurice Froyez ; et, avec Georges Duval, une adaptation des Peines d'Amour frJues, de Shakespeare.
La librairie des Cents Bibliophiles a publié de H. Delorme un inSfouvable volMme de vers Quais et Trottoirs.
Parmi ses pièces en prose, citons: Le coup de minuit (avec Francis Gally) un des actes les plus populaires, puisqu'il a atteint deux mille représentations (Paris et province) ; et deux comédies bouffes jouées avec succès à Cluny. Mes oncles s'amusent et Ce veinard de Bridache (toutes deux avec Francis Gally); une comédie en deux actes avec Maurice Desvallières. Le bonheur d'en face; Mille Regrets (un acte avec F. Gally) au Grand- Guignol, et, sur la même scène. Casino, Hôtel, Jeux (avec Numès) ; aux Mathurins, Le chemin de traverse (avec Quillardet) et La femme de César, opérette, musique Rodolphe Berger.
Termine avec Claude Terrasse et F. Gally une opérette de cape et d'épée en trois actes : Cartouche.
LE POISSON ROUGE ET LE BROCHET Fable
Il se pourra ("car tout arrive) Que l'on dise : a Je la connais ! )) Mais cette fable un peu naïve Est traduite du japonais :
Un vieillard, savant ou poètC; Possédait un aquarium.
Deviner l'homme dans la bête, Tel était son critérium.
Et pour cet examen sévère.
Il avait placé tout exprès Dans sa grande cage de verre Un poisson aux reflets pourprés,
Un miniscule poisson rouge
Au gros œil noir exorbité,
Qui toujours se trémousse et bouo;e.
Plein de jeunesse et de gaieté.
Insoucieux comme Grégoire,
Il se livrait à la boisson ;
Il passait tout son temps à boire....
Tel est le propre du poisson.
Un soir, traîtreusement, son maître, Derrière une vitre en cristal, Dans l'aquarium s'en vint mettre Un gros brochet à l'oeil fatal.
Le brochet, porté sur sa bouche,
Pour dévorer son compagnon
Se rua mais reçut, farouche.
Ce qu'on nomme au Japon un « gnoa »
D'abord, à la douleur rebelle, Sans se lasser, notre bêta Visa sa proie ; et de plus belle, Contre la vitre se heurta...
Et ce manège ridicule Dura des semaines, des mois, De l'aube jusqu'au crépuscule...
— Le poisson rouge, plein d'émois,
Tremblait de toutes ses vertèbres ; Se faisait tant de mauvais sang Que — tels les chocolats célèbres — 11 blanchissait en vieillissant...
« Ce qu'on n'atteint pas n'est qu'un rêve, v Donc, las de se casser le nez, Le brochet dut mettre une trêve A ses efforts désordonnés.
HUGUES DELORME 8l
Le gros ne pouvant satisfaire Son cannibalesque appétit, Laissa le petit dans sa sphère, Rassuré petit à petit.
La paix régna, sereine, entière, Si bien que le maître, une nuit, Enleva la cloison-frontière Doucement, sans faire de bruit.
Nos bêtes — la croyant entre elles Toujours — vécurent sans tourment Leurs existences parallèles, Ensemble, mais séparément...
Et cette Fable japonaise S'achève sans moralité, Pour que chacun puisse à son aise Conclure en toute liberté.