‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 39 sur 160 · LE MONSTRE · texte numérisé non relu

LE MONSTRE

Le long de la côte, oh 1 si doucement ! Le chemin s'en va, le chemin serpente.

C'est pour le flâneur un enchantement Qu'un si beau chemin, sans pierres, sans pente !

On y marcherait, oui, jusqu'à demain, Tant si doucement il file sans trêve ! Ah I mes bons amis, sur un tel chemin Qu'on est donc heureux de mener son rêve I

Et tout en flânant, voyez, quel régal I Qu'on regarde à droite ou bien sur la gauche, Le tableau toujours reste sans égal, Et pour l'œil ravi c'est une débauche.

Car, sachez que, d'un ou d'autre côté, Le décor ferait pâmer un barbare ; Et de toutes parts, c'est de la beauté. Et, si vous voulez, de la joie en barre.

A droite, la mer aux mille couleurs Sur le sable blond, câline, déferle :

A gauche, des prés, des arbres, des fleurs. Et sur notre tête un grand ciel de perle.

Et c'est si splendide, et c'est si charmant, Qu'on voudrait rester là toute la vie, Et qu'il ne vous naît en un tel moment Ni méchant projet, ni mauvai'se envie.

Ah 1 qui donc pourrait passer sans émoi Dans cette nature où mon cœur s'éveille? Qui donc ne serait touché comme moi Devant cette pure et noble merveille?...

Mais quel est cet être à me faire peur Qui des monstres vient augmenter la liste Et qui nous arrive à toute vapeur?

C'est (maudit soit-il 1) l'automobiliste.

Le voici, couvert d'un masque hideux, Le buste bardé d'une peau de bête I Et, si j'ose dire, il pique des deux Tout droit devant lui, comme une tempête.

Quoi ! ne va-t-il pas s'arrêter un peu? Cet homme qui cache ainsi son visage A pourtant une âme ; est-ce qu'il se peut Qu'il n'admire pas ce cher paysage?

Mais oui, ce brutal méprise, en effet, Tout ce qu'il devrait adorer. J'en pleure ! Et dans ce soleil admirable, il fait Sur ce beau chemin du cent vingt à l'heure

GEORGES DOCQUQIS lui

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