BERCEUSE CONJUGALE
Dodo ! J'atlends que tu sommeilles, Que tu sommeilles, mon chéri; Fais dodo sur les deux oreilles, Fais dodo, mon petit mari.
Je sais qu'en te levant de table Tu tiens à te coucher en paix, Désir d'autant plus respectable Que ton esprit devient épais.
Bonsoir, Alfred!... La brise est douce, Et Vénus riant au ciel bleu Invite à glisser sur la mousse Que duvette un rayon de feu.
Je respire quand tu sommeilles, Quand tu sommeilles, mon chéri; Fais dodo sur les deux oreilles.
Fais dodo, mon petit mari.
Es-tu gentil, seul dans l'alcôve Où resplendirent nos amours !...
Mon pauvre ami, te voilà chauve!
Tu l'es... depuis cinq ou six jours, Depuis qu'un joyeux capitaine M'a dit en termes fanfarons :
« Pour bien courir la prétentaine Il faut de vaillants éperons. »
LÉON DUROCHER II7
Je cours au Bois quand tu sommeilles Quand tu sommeilles, mon chéri; Fais dodo sur les deux oreilles, Fais dodo, mon petit mari.
Les heures s'envolent si brèves Que tu dois dormir tout d'un trait; Va I ne fais pas de mauvais rêve :
Sur ton front cela se verrait !
On verrait (car dans la nuit brune Passe maint reflet jaunissant) Que sur ton... ivoire la lune A laissé traîner son croissant.
Je m'échappe quand tu sommeilles, Quand tu sommeilles, mon chéri :
Fais dodo sur les deux oreilles, Fais dodo, mon petit mari.
M'as-tu pas dit : « Je désespère
D'être... au moins trois dans ma maison I »
Dors serein, dors! tu seras père
Quand des fruits viendra la saison.
Le parrain de ce bébé rose
Sera... le marquis de Bel-Œil;
Sur tes lauriers, paupière close,
Tu peux dormir avec orgueil...
Je pense à toi quand tu sommeilles, Quand tu sommeilles, mon chéri :
Fais dodo sur tes deux oreilles, Fais dodo, mon petit mari.
Il8 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
LA CHOSETTE
Marquis, je songe, palsambleu!
En VOUS voyant au coin du feu Les pieds sur les chenets, à l'aise.
Marquis, je songe au joyeux temps Où votre cœur du gai printemps, Du gai soleil volait la braise.
En ce temps, vous aviez, marquis.
Des dents pour casser la noisette, Et pour faire... D'un mot exquis, Vous appeliez ça ; la chosette I
Vous souvient-il du pré joli Où sans que cela fit un pli, Je sautais tout comme Javotte!
Etions-nous déjà mariés?
Ma foi! sur des airs variés Nous dansâmes mainte gavotte; Nous disparûmes. Le hautbois Semblait taquiner la musette Pendant que nous fîmes au bois...
Vous appeliez ça : la chosette!
Vous fûtes, n'en rougissez pas!
En dehors des rudes combats.
LÉON DUROCHER IIQ
Le preux qui jamais ne recule, Lorsqu'on lui dit : « Mon doux seigneur, Allez au feu I C'est pour l'honneur, Marquis, de votre particule. »
Vous faisiez, alors, dérangeant Sur ma gorge ma chemisette Avec plus d'art que le Régent...
Vous appeliez ça : la chosette !
Plaît-il?... Vous perdez la raison I Une étincelle du tison Dont la flamme réjouit l'âtre Aurait sauté dans votre coeur, Et sous quelque souffle vainqueur, Rallumé votre feu folâtre 1 Brûlant de vibrer comme un cor Qui roucoule: Vive Suzette!
Vous penseriez à faire encor?...
Vous appeliez ça : la chosette 1
Pas d'imprudence! Gardez-vous, Marquis, de tomber à genoux.
Car il faut que l'on se relève :
Et cela demande du nerf I Jouer du jarret, comme un cerf, Vous ne le pouvez plus qu'en rêve.
Marquis, laissons les amoureux Dont les dents cassent les noisettes Laissons les jeunes faire entre eux.
Vous appeliez ça : la chosette I