BALLADE
Te voilà, Printemps, vieux jeune homme,
Avec tes vertes frondaisons
Et le drap vert de tes gazons I
Ahl tu n'es pas très neuf, en somme I
Et pourtant, dès que tu parais.
Les bruns garçons, les filles blondes Autour de toi dansent des rondes Comme les mouches dans les rais
De soleil. Ohé I les poètes t Amours, beaux jours, chansons, pinsons, Aveux, doux vœux, frissons, buissons...
Joli mois de mai, tu m'embêtes!
Aube claire de rose thè, Crépuscule d'héliotrope, Tout cela me rend misanthrope.
Car je n'ai plus, en vérité,
L'âge des emballements roses :
Quand je rêvais que le destin Me servirait, chaque matin.
Une princesse avec des roses
MAURICE DOiNNAY 1 1 f
Autour, dans un rare décor Où des esclaves accoudées Rêvent parmi les orchidées ; L'âge où je n'avais pas encor
Brûlé ma dernière cartouche, Quand ma maîtresse, joliment Me grondait d'être trop gourmand Et toujours porté sur sa bouche !
Et malgré ton éclat, Piintemps, Et les serments des amoureuses, Je sens les angoisses peureuses Du deuil automnal et du temps.
Où tous nos bonheurs, par jonchées, Avec les rameaux arrachés Sont lamentablement couchés Sur les pelouses desséchées.
Des hommes, beaux comme des dieux.
Emmènent à leur bras des femmes Qui sont belles comme les femmes; Toutes et tous ont dans leurs yeux
Des regards longs comme des lances.
Ils passent devant ma maison, Ils me disent : Viens-tu >... Mais on Ne me la fait plus aux troublances!...
Vous pouvez me tendre la main, Non, je ne serai pas le vôtre; Dans ma sagesse je me vautre, Passez, passez votre chemin !
Et le cerveau bleuté de rêves,
Allez adorner de lilas
Le corsage des Dalilas
Dont les amours, comme eux, sont brèves I
Malgré mon amour des lointains, En vain madame Chrysanthème Viendrait me murmurer : Je t'aime Car, sans baiser ses ongles teints,
Je la renverrais, éplorée; Et si la reine de Saba, Pour quelque biblique sabbat, Me montrait la forôt sacrée,
Je la dédaignerais aussi.
Non, je ne crois plus que l'on m'aime, Donc, à quoi bon souffrir? Et même La blonde au corsage aminci
Qui vit sans que je la connaisse.
Celle dont j'ai rêvé longtemps La venue, un soir de printemps, Peut venir, claire en sa jeunesse I
MAURICE DONNAY IIÎ
Pour montrer quel homme je suis, Quel homme je veux toujours être, Qu'elle passe sous ma fenêtre...
Je prends mon chapeau, je la suis.
LEON DUROCHER
Léon Durocher, poète, chansonnier, né en 1862. Vint de Bretagne vers Montmartre, où sa toque d'universitaire s'envola par-dessus les moulins. Se distingua au Chat Noir par un mélange très personnel de lyrisme celtique et d'ironie gauloise. Y récita pendant de longs soirs Binious et Tambourins, Montmartre, Berceuse conjugal, La Chosette, Les Pêcheurs d'étoiles ; comme il venait de déclamer un sonnet à l'Ecosse, un thane écossais lui offrit une toque d'honneur, en 1889. A déserté Montmartre sans cesser d'être Montmartrois. Le poète de la Butte se retrouve dans le fantaisiste amer, l'humoriste à l'érudition alerte, l'orateur aux envolées Bardiques, qui institua le Pardon d'Anne de Bretagne à Montfort-l'Amaury, où son étendard et sa verve de « Pentyern » se déploient dans un cadre de ruines grandioses. A reçu avec le grade de Barde Kambr'O'Nikor, l'investiture bardique des mains de l'archidruide Hwfa-Môn, entre les douze pierres sacrées, au pays de Galles, en 1899.
Secrétaire du Bon-Bock, le plus ancien des dîners de Paris. « Capitane » du Moulin à sel, où les convives métamorphosés en « Anes » festoient sous la présidence des Maîtres du Rire, de Rabelais, de Boccace, de Cervantes, de Molières, etc., ressuscites sur la table par l'ébauchoir de maîtres-sculpture, en des agapes rétrospectives d'une saveur unique.
LÉON DUROCHER Il5
A réuni une partie de son œuvre chansonnière dans un recueil publié par Flammarion, sous ce titre : Chansons de Là-Haut et de Là-Bas. Là-Haut c'est Montmar tre, Là-Bas, c'est le pays d'Armor.
Comme auteur dramatique, a fait ]0\ieTV Impôt sur les femmes ; la Marmite enchantée ; les Sabots de la Reine Anne : la Muse Verte ; V Officier bleu ; le Moulin de Kerlor ; le Talisman des lutteurs ; la Marche au Soleil.
Fuit les politiciens^ fréquente les quais, les bibliothèques et disparaît de Paris quatre mois par an, pour chasser les courlis de Trégastel et remplir ses fonctions de Conservateur des Forêts d'Ouessant.
Il6 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE