LA CHANTEUSE ET LE CONFERENCIER
A quatre heur's, en nos p'tits théâtres, 11 est Smart d'aller apprécier, Parmi des foules idolâtres, Un' chanteuse, un conférencier.
Tout se paye dans l'existence.
Sans épines pas de rosier...
De même, en cette circonstance, Pas d' chanteus' sans conférencier!
Tout se paye dans l'existence, Pasd' chanteus' sans conférencier!
La chanteuse est toujours charmante.
Et toujours elle a du talent.
Puis, quel que soit ce qu'elle chante, Dès qu'elle chant', c'est excellent !
Au son de sa voix merveilleuse Impossible de s'ennuyer!...
Avant d'entendre la chanteuse, On entend le conférencier 1
3o ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
Entre temps, pour que la chanteuse Se repos', le conférencier Parle un peu, puis c'est la chanteuse Qui repos' du conférencier.
Combinaison vraiment heureuse Dont chacun peut bénéficier ;
Car lorsqu'on entend la chanteuse!
On n'entend pas 1' conférencier!
Le conférencier, la chanteuse N'opèr'nt donc que successiv'ment.
Aussi, quand chante la chanteuse, On ne sait d'où vient l'agrément.
Chacun, dans la salle joyeuse, Se dit « qu'est c' qui peut m'égayer?
Est-ce la voix de la chanteuse 7 Ou r silène' du conférencier?
La chanteus' ne chante rien d'elle, Les refrains sont de tous les temps.
Les auteurs qu'elle nous révèle Sont souvent morts depuis cent ans.
JACQUES FERNY l3x
Or, jugez de la difTérencs :
Le conférencier — bien plus fortî — Est l'auteur de sa conférence I Malheureus'ment... il n'est pas mcrtt
C'est l'auteur de sa conférence!
Malheureus'ment... il n'est pas mort!
l33 ANTHOLOGIE DES POKTES DE MONTMARTRE
LA VISITE PRESIDENTIELLE
Quand un' ville orné' d'un Préfet R'çoit r Président d' la République, A la gar' ce préfet lui fait Avoir un accueil magnifique; Et 1' Président dit avec la Réserve constitutionnelle :
(( Merci beaucoup de tant d'éclat, Merci pour moi, merci pour elle. »
En effet, Messieurs, qui c'est-i' Qui vient voir votre capitale?
C'est le gardien de la Constitution gouvernementale.
Puis il sourit, salue et sort
Pour se rendre à la Préfecture;
Là, dit aux juges du ressort :
« Ah ! c'est vous la magistrature ! i)
Puis à l'évêqu' délicat'ment :
« Ahl c'est vous le chef du diocèse! »
Puis au mair' très spirituell'ment :
« Ahl c'est vous 1' mair' ! j'en suis bien aise, m
Puis avec un' finess' particulièrement transcendantale :
« Moi je suis l'gardien d'ia Constitution gouvernementale. »
JACQUES FERNY l3J
Puis il sourit, salue et sort.
Va pour inaugurer l'Musée, Mais là soudain sent qu'il s'endort Et qu'sa Laudative est usée ; Alors il se pinc* fortement, Se fait souffrir pour la Patrie; Ça l'réveiir momentanément, Et, d'un ton sublime, il s'écrie
(( Ce Musée est très bien bâti, Sa façade est monumentale, Et moi, j'suis l'gardien d'ia Constitution gouvernementale.
Puis il sourit, salue et sort,
Va visiter les pensionnaires
Des hôpitaux, il plaint leur sort,
Dit : (( C'est r'grettable » aux poitrinaires,
« C'est triste » aux malad's de la peau,
(( C'est fâcheux » aux paralytiques,
Aux hydropiqu's il dit : « C'est... d' l'eau »
Et « c'est 1' sang » aux apoplectiques.
Pour les galeux même est gentil.
Leur dit » Vous êt's quéqu' chos' de sale, Moi, je suis 1' gardien d' la Constitution gouvernementale, m
l34 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
Puis il sourit, salue et soit.
Se rend au banquet, fait bombance.
Puis, au dessert, s' lève et, très fort
Crie :« Messieurs.rienn' va comme en France!
Notre commerce est... général,
Nos paysans cultivent leurs terres,
Nos ports gardent le littoral
Et nos soldats sont... militaires! »
Et tout r monde est anéanti Des révélations capitales Du bon gardien de la Constitution gouvernementale.
Puis il sourit, salue et sort.
Suivi des bravos d' l'assistance; Reprend 1' train enfin! et s'endort, Brisé d' corps et... d'intelligence!
Et quand, plus tard, son successeur Viendra faire aussi sa visite, L'esprit sagace du penseur Entre les deux aura, bien vite,
Découvert, observé, senti Un' difféienc' fondamentale :
Le nom du gardien d' la Constitution gouvernementale.
JEAN FLOUX l3>
JEAN FLOUX
Si, par on ne sait quelle fatalité ou par quel esprit d'imprévoyance, la destinée des poètes est souvent malheureuse et précaire, celle de Jean Floux fut non seulement navrante, mais d'une ironie cruelle et vraiment déconcertante. Trahissant les espérances de sa famille, qui était riche et désirait lui voir embrasser une carrière lucrative, il quitta, dès qu'il eût terminé ses études, la petite ville de Normandie où il était né, et affamé de gloire comme tous les poètes, s'en vint à Paris avec la ferme ambition de le conquérir. Tour à tour employé, journaliste, homme de lettres, il y vécut en bohème, passant de la quasi-opulence à l'extrême misère, mais restant toujours, le gousset vide ou plein, un être exquis, débordant de jeunesse, tout d'enthousiasme et de gaîté. Grand videur de « piots », il avait autant de plaisir, entre deux bocks, à rimer un sonnet qu'à rendre service — quand il le pouvait — à un ami.
Au Chat Noir, où il se sut faire une place à côté des plus brillants poètes, il disait d'une voix émue et prenante ses vers amoureux. Bien pris de taille, élégant et charmeur, il plaisait à tous et savait, ce qui est rare, fixer l'amitié.
Brouillé avec ses parents, il frôla, puis connut intimement les pires détresses. Sous les assauts multipliés de cette impitoyable bourrelle, la nécessité, il dut vendre sa garde-robe, se défaire l'un après l'autre de tous ses
habits, mais, gentilhomme quand même, Floux se ré« serva un a complet de soirée » pour la seule raison que « ça lui allait très bien » et que « ça lui ouvrait les portes derrière lesquelles on l'invitait quelquefois à dîner ». Mais, hélas! le frac finit par s'élimer, les bottines vernies par ressembler vaguement à la gueule d'un caïman, et le doux poète, dénué de tout, n'ayant plus même de domicile, en fut réduit à loger dans un coupé.
Ceci, quoiqu'invraisemblable, est rigoureusement vrai. Un jour que Jean Floux — nous devons tous ces détails à son ami Laumann — avait l'estomac au-dessous des talons et les ailes mouillées jusqu'aux os, il s'en alla chercher un refuge auprès d'un ami. L'ami était riche, mais il avait une femme et celle-ci n'aimait les poètes qu'à la condition qu'ils fussent mis à la dernière mode, eussent du linge frais et portassent des bagues. L'ami avait bt)n coeur; il fit ce qu'il pouvait, en donnant à Jean P'ioux une clé qui ouvrait une remise. Il y avait un coupé dans cette remise et c'est dans ce coupé que notre poète s'installa pour « les nuits ». Un faux-col et des manchettes dans ses poches, ses bottes rafistolées tant bien que mal avec des ficelles, il arrivait iurtivement, se glissait dans l'ombre, dérobait une couverture au cheval et s'endormait. A six heures du matin, il partaitj toujours en son habit de gala, en quête de rimes et à la recherche plus problématique de la pitance quotidienne.
Cette vie, ou plutôt cette agonie latente, avait fini par altérer quelque peu sa gaité, mais le mal n'était qu'à fleur de peau, il suffisait d'un rayon de soleil pour le dissiper. Le soleil brilla.
Un sien oncle, jusqu'alors irréductible, mourut, lui léguant toute sa fortune, cent cinquante mille francs environ. Jean Floux emprunta, lui qui n'empruntait jamais, une centaine de francs pour s'habiller décemment et prendre le train afin de joindre le tabellion, détenteur de joie et d'or véridique. C'était en janvier, par un
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triste jour de neige, FIoux entra à la gare, prit un billet, gagna les quais, glissa, tomba à la renverse et se fractura le crâne.
Transporté immédiatement au commissariat, il y mourut en quelques instants.
Jean Floux n'a laissé qu'un volume de poésies, Les Maîtresses (Edit. M. de Brunhoff), un recueil plein de vers exquis et de... promesses que l'auteur aurait tenues certainement, si la cruelle mort n'était venue le frapper en pleine jeunesse.
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