‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 49 sur 160 · A DAME THEMIS · texte numérisé non relu

A DAME THEMIS

J'ai commis, hélas I un poème.

Je suis un rêveur ingénu

Dont la strophe chante : je t'aime 1

Au marbre neigeux d'un col nu.

J'ai serti dans l'or d'une rime

Un corps blanc de femme à l'œil bleu

Dame Thémis, c'est donc un crime

Que d'adorer l'œuvre de Dieu ?

J'ai sali ta robe très digne

D'un éclat de rire vermeil.

En disant aux feuilles de vigne :

Vivent les grappes de soleil t

C'est au vin qui mousse en mon verre

Qu'il faut reprocher mes exploits :

Dame Thémis, sois moins sévère

Pour qui suça le lait gaulois I

Parce que sur deux belles hanches Voltigea mon souffle exalté, Buveur d'aurore aux ailes franches, Dois-je perdre la liberté ?

Si j'effeuille la marguerite Sans trop respecter le gazon, Dame Thémis, je ne mérite Que deux bras roses pour prison.

JACQUES FERNY

Jacques Ferny, né à Yerville (Seine-Inférieure), en 1S64. P'it ses études au séminaire d'Yvetot,puis au lypée de Rouen, vint à Paris en 1887, et, en l'étude de l'avoué où il était entré comme clerc, composa plus de chansons qu'il ne rédigea d'actes. Se fit entendre, pour la première fois, en 1S91, au Chat Noir.

« Ferny, dit Armand Masson, ne proclame pas urbi et orbi qu'il va nous montrer la Vie en Rosse, et ne porte pas sur fond de gueules le fouet de Juvénal. Ennemi implacable et souvent féroce du Sectarisme, du Formalisme, de la Solennité et de l'Emphase, il est néanmoins bien trop sceptique et bien trop amusé par la Sottise po^r la si maltraiter. L'invective n'est point du tout son fait. Contre les Dogmatiques, les Importants, les Faiseurs et les Pontifes, il n'a garde de fulminer et ne s'indigne même pas. 11 se contente de faire leur éloge! Avec le sérieux le plus imperturbable et le plus dithyrambique, il vante, célèbre, exalte... leurs petitesses et leurs ridicules! C'est un procédé de tir indirect qui atteint le but avec une précision en quelque sorte mathématique, — mais il y faut le tour de main.

« 11 s'est rencontré des « puissants du jour » qui ont pardonné au chansonnier le trait qui les lardait en faveur de l'originalité et de l'art avec lesquels il était orfèvre. Chez Ferny, en effet, la forme est toujours remarquable. Il semble avoir eu à cœur de prouver, lui aussi, qu'il

JACQUES FERNY I2>

n'y a pas d'art inférieur, et que la Chanson sait aussi bien porter la toilette que sa grande sœur la Poésie. Sur ce point, tous les critiques qui eurent l'occasion de porter sur ses ouvrages un jugement quelconque, ont été unanimes ».

Mais quelques-uns allèrent bien au delà de cet éloge.

« Peu d'hommes, écrivait dès 1896, M. Clément de Royer dans la Revue de la France Moderne, peu d'hommes ont apporté dans la satire autant de finesse et d'originalité que Jacques Ferny. Il manie l'ironie avec une incroyable dextérité... Ses chansons ne sont pas une suite banale de couplets agressifs, chacune d'elle est une œuvre complète qui vise et qui atteint un vice, un travers, un abus de notre époque. C'est une page marquée d'une haute valeur philosophique ».

Henri Fouquier, Louis Muhlfed, saluèrent en lui le meilleur chansonnier, le plus spirituel satirique de notre politique et de nos mœurs. Il soulève d'un air sinistre et avec une étonnante immobilité dans le sang-froid, des gaîtés incoercibles, disait Jules Lemaitre. Et voici le portrait, toujours ressemblant, que traçait du maître ironiste, dans le Gil Blas du 6 décembre 1891, René Maizeroy : « Un masque flegmatique de pince-sans-rire qui ne bronche pas, qui ne s'anime d'aucune lueur, d'aucun tressaillement, même au plus fort de quelque stridente gouaille, de quelque moqueuse chanson où les Puissants, les éphémères idoles du jour, sont malmenés, bousculés, démolis ainsi que dans un jeu de massacre. De petits yeux incertains de myope et la tenue correcte d'un jeune professeur qui rime, à ses heures perdues, des satires, qui aime Aristophane et les grands railleurs entre les poètes. A des trouvailles de blague, des fins de couplet, des cinglées d'ironie qui font songer à ces mazarinades dont se grisaient jadis les bons bourgeois de Paris et aussi aux poèmes batailleurs de Méry ».

On trouve les chansons de Ferny chez E. Fromont, éditeur, 40, rue d'Anjou, Paris.

DISCOURS OFFICIEL D UN SOUS-PREFET AU CONCOURS RÉGIONAL d'aNIMAUX GRAS

Messieurs, grâce au gouvernement

Dont nous fouissons à l'heure actuelle,

Le pays vit dans l'enchant'ment

D'un' félicité perpétuelle.

Au dedans, point d'agitations ;

Le gâchis simplement, rien autre.

A l'extérieur, quoi? des nations,

Messieurs, étrangèr's à la nôtre !

Enfin, chose extraordinaire I

— A quoi c'ia tient-il? J' n'en sais rien -

Nous ne sommes pas même en guerre !

Tout va bien, messieurs, tout va bien!

Et zim la boum I... Vive la République f

Tout va bien I Le gouvernement, Messieurs, fait marcher le commerce, Lequel pour se mettre en mouv'ment.

N'attendait qu' lui, sans controverse!

Oui, malgré les cris astucieux Des commerçants réactionnaires,

JACQUES FERNY I27

Les affair's, en somme, Messieurs, Les affaires... sont les affaires I Nous avons la crise, sans doute, Mais après tout, ell' se maintient Solid'ment, la crise I et somme toute.

On peut l'affirmer, ell' va bienl

Et zim la boum !... Vive la République I

Tout va bien ! Le gouvernement S'intéresse à l'agriculture :

Le blé pousse sensiblement, L'avoine est déjà presque mûre.

L'org' n'est pas laid, le seigle est beau, La températur' printanière; Il tombe moins souvent de l'eau Qu'il n'en tombait l'anné' dernière I Le cochon n'a pas mauvais' mine, Le prix d'ia volaill' se soutient, Et quant à l'espèce bovine, Elle engraisse, donc ell' va bien !

Et zim la boum !.. Vive la République I

Tout va bien I Le gouvernement Vous a promis avec largesse Des réform's... Eh bien! réell'ment, Lorsqu'il vous a fait cett' promesse,

Il avait l'intention d' la tenir, Il l'a même encore à cette heure.

Il la gardera comm' souv'nir Précieus'ment jusqu'à ce qu'il meure!...

Parfois avec inquiétude Vous vous dites : « Mais qu'est-ce que d'vient Cette loi qu'on a mise à l'étude? »

Calmez-vous, messieurs, ell' va bien I

Et zim la bouml... Vive la République I

Tout va bien I Le gouvernement

Soucieux de diminuer vos charges,

Les accroît progressivement

Dans les proportions les plus larges.

Des titulair's de ces impôts

La joie, d'ailleurs, est évidente ;

Ils vont, clamant à tout propos :

« L'impôt va très bien, il... augmente! »

Que dis-je > Mais on en rencontre

Et journeU'ment je n' sais combien

Auxquels il reste encor leur montre I...

Et quelquefois même ell' va bien !

Et zim la boum 1... Vive la République

JACQUES FERNY I 29

Page 1