‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 62 sur 160 · AU MOULIN ROUGE · texte numérisé non relu

AU MOULIN ROUGE

Tourne^, tourne:^ bons chevaux de bois Paul Verlaine.

Tournez, tournez, moroses bourgeois, Clercs d'avoués, fades calicots, Navrants cercleux, noceurs rococos Tournez cent fois, tournez mille fois I

Et vous aussi, venus des Provinces, De l'Amérique ou bien des Golcondes, Colons fiévreux, mines rubicondes.

Nègres ou blancs, écumeurs ou princes I

Aux sons joyeux des cuivres criards, Pendant la valse aux élans bcrceurs ; Rythmes ardents, rythmes enlaccurs, Dans les senteurs d'onguents et de fards;

Parmi l'essaim des filles de joie Troupeau rôdeur d'amantes bohèmes; Eclairs trompeurs des yeux et des gemmes, Froufrous troublants de moire et de soie!

Tournez, tournez, mornes débauchés, Dans cette piste aux louches amours, Tournez cent tours, tournez mille tours. Après les Belles que vous cherchez !

UAOUL GINESTE l63

Est-ce Grœtchen la Vierge équivoque Le Lys qui prend des poses d'estampe Pour aguicher le Faust qu'on estampe Par les malheurs d'antan qu'on évoque?

Préférez-vous ce cavalier seul Qui s'auréole avec ses jupons Et dont les pas fringants et fripons Ont des ardeurs de jeune épagneul?

Est-ce la femme monumentale Qu'un satin noir avantage et sangle Et dont la taille épaisse s'étrangle Pour qu'au-dessus la gorge s'étale?

Est-ce la maigre au lascif regard ; — Le pire alors sera le meilleur — Qui dans sa jupe, ô combien tailleur 1 Drape son torse avec un tel art ?

Ou le produit très Boticellesque

Des ateliers préraphaélistes

Qui lasse enfin de ses symbolistes.

Cherclie à lâcher la dèche et la fresque?

Est-ce, frimousse, à la Pompadour La fleur de nuit aux éclats leurrants, Qui s'ouvre aux lustres des restaurants Pour se faner au lever du jour?

Seraient-ce celles que le Poète Stigmatisa : les femmes damnées, Les Danaïdes, les forcenées Dont le désir est toujours en quête ?

Est-ce l'institutrice à lorgnon

Qui prouvera ses capacités

Par des brevets dûment remportés

Mais qui succombe à tant de guignon >

Ou bien, trognon à robe trop courte,

Cet avorton sortant de l'école,

Pâle trumeau qui déjà racole

Et veut croquer quelque bonne tourte?

Est-ce la Jeanne? Est-ce la Lison Evocatrices de basses-cours, Dindes jadis, aujourd'hui vautours Dont l'œil perçant guette le pigeon?

Serait-ce encor la femme de chambre

Ayant rêvé d'être sa madame

Type accompli de la fine lame

Dont le corps souple et félin se cambre ?

Ou bien l'enfant du continent noir.

Fruit de haut goût, vanille d'amour, Que l'on importe en Europe pour L'explorateur en chambre du soir ? I

RAOUL GINESTB l65

Serait-ce enfin cet expert vampire.

Cette élégante à la tubéreuse, Qui déambule si langoureuse, Fleur délétère à qui la respire?

Décidez-vous 1... Cessez un moment De tournailler comme à Charenton !

Poursuivez- vous ou vous poursuit-on?

Tournerez-vous éternellement?

Votre embarras vient-il du grand nombre ? Avez-vous tous un cœur de novice?

Est-ce une peur confuse du vice?

Votre luxure aime-t-elle l'ombre?

Qu'attendez-vcus? Faites votre choix!

Le désir meurt et l'heure s'enfuit; Laissez-venir l'Ange de minuit ; Soyez vaincus aux sons de sa voix.

Offrez le bock et la cigarette ; Ne doutez pas des belles promesses ; Votre clé d'or ouvre les Kermesses !,.. Quoi ! vous fuyez! Rien ne vous arrête!

Mais qu'avez-vous à tourner ainsi?

Est ce un supplice à vous infligé?

— Sinon pourquoi cet air affligé? — Dans quel espoir êtes-vous ici I

l66 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTAI ARTRE

Y venez-vous pour qu'on vous aime ?

Ah ! pauvres fous !... Preaez-en donc une, A tout hasard, la Blonde ou la Brune, N'importe qui!... C'est toujours la même!.

Soirs de t'ans.

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