BALLADE DU COUPEUR DE CHAT
Il existe un être hideux,
Infâme, cruel, ridicule,
Teigneux, pouilleux, galeux, miteux,
Qu'aucune honte ne macule.
Ce gueux exerce sans scrupule
L'art de fabriquer des castrats
Et gueule avec sa mandibule :
— Tond les chiens et coupe les chats 1
Son inventeur libidineux,
Monsieur Prud'homme qui copule,
Evitant d'être populeux,
Trouve le chat trop noctambule;
Pour que sa race ne pullule
Et mettre un frein à ses ébats,
Il le livre à ce barbacule :
— Tond les chiens et coupe les chats!
L'homme au schako jaune merdeux, Cloaque où fleurit la pustule.
Ivrogne suinteux et bulbeux, S'empare de l'animalcule Et, sans lui dorer la pilule, Ce plus lâche des scélérats Le prend, le trousse et l'émascule :
— Tond les chiens et coupe les chats I
l68 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
ENVOI
Matou, la moindre particule
Vaut mieux que tous les célibats;
Détale au cri de la crapule :
— Tond les chiens et coupe les chats !
Albert Glatigny, poète, né en iSSg. Il s'est fait connaître en 1860 par un volume de vers, les Vignes folles. Tour à tour acteur, hommes de lettres, improvisateur, il a vécu d'une existence nomade, cherchant un peu partout le pain de chaque jour, et dépensant, seulement pour vivre, plus de talent qu'il n'en aurait fallu à d'autres pour s'enrichir. En i863, malgré le succès de ses premières poésies, il en était réduit à être souffleur dans un théâtre de province, à Orléans. Le récit de ses aventures pourrait faire pendant au Roman comique de Scarron En 1864, il publia un second volume de vers, les Flèches d'or, dans la manière des Odes funambulesques, de Banville, et qui renferme bon nombre de morceaux brillants. Glatigny possède, comme pas un des poètes du Parnasse contemporain, la science du vers, la richesse de la rime et l'entente du rythme. En 1867, il résolut de mettre à profit ses facultés d'improvisateur et de gagner de l'argent; mais les difficultés que lui suscita la police l'empêchèrent de réaliser complètement son entreprise. Un commissaire — vrai commissaire de police impérial — se trouva en province pour le prier de déposer par avance le manuscrit de ses improvisations. A peine pût il donner çà et là quelques séances, où il étonna, non seulement les bons bourgeois, mais les lettrés eux-mêmes, par l'aisance avec laquelle il improvi-
sait de longues tirades, tout un petit poème, sur un thème imposé, ou jonglait, sur des rimes données, avec les vocables les plus réfractaires Le Chat Noir n'existait pas encore, et cela est à regretter pour Glatigny, car il eût trouvé sa place parmi les poètes et les chansonniers de Montmartre et pu ainsi, à dire seulement ses vers, vivre d'une vie moins précaire.
Il fit jouer, en 1872, au théâtre CorneillCj un acte en yers, V Illustre Bri^facier. Dans le héros de sa pièce, vieux comédien, pris de la nostalgie du théâtre et qui meurt au milieu des oripeaux qu'il aime tant, Glatigny s'est incarné lui-même, avec son amour des planches, sa vie sur les routes, à tous les vents, à toutes les souffrances. Enfin Catulle Mendès a mis à la scène les aventures bouffonnes et touchantes du poète errant dans une pièce en vers intitulée Glatigny et jouée à l'Odéon.
Albert Glatigny est mort à Sèvres, en avril iSjS, d'une maladie de poitrine, provenant de la vie de privations qu'il avait si longtemps menée.
BIBLIOGRAPHIE
Les Vignes folles (1860).— Les Flèches d'or (1864). — Le Jour de Van d'un misérable (1869). — Le Bois, un acte en vers (1872) — Gilles et Pasquins (1872). — Vers les Saules, un acte, en vers, (1870). — Le Fer rouge, recueil de satires et d'odes politiques (1871). — Le Singe, comédie en un acte (1872). — La Presse nouvelle, en vers (1872). — Compliment à Molière, à-propos en un acte, en vers (1872). — L'illustre Briiçacier, un acte, en vers (1872).