‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 64 sur 160 · SONNETS SPARTIATES · texte numérisé non relu

SONNETS SPARTIATES

A Charles Monselet.

La table étincelait. Un tas de bonnes choses Chargeaient la noble nappe. On y voyait des mets Etiquetés de noms savants, chers aux gourmets; Les crus fameux brillaient transparents, blancs et roses.

Sous un prétexte aucun, mes yeux n'avaient jamais Touché même de loin à ces plats grandioses, Et cependant mon front, voilé d'ombres moroses, Montrait que ce n'était point là ce que j'aimais.

(( Tu te voudrais sans doute au fond de tes gargotes. Dans un bouillon Duval, près d'une portion De lapin contestable ou de boeuf aux earottes,

Misérable ! )) me dit tout haut l'amphitryon.

Tout tremblait du courroux qu'il me faisait paraître.

Et moi, je répondis tranquillement : « Peut-être I »

Eh bien, oui ! j'aime un plat canaille Bien mieux que ces combinaisons Qu'un chef alambique et travaille Ainsi qu'Exili ses poisons.

Sur le banc de bois où me raille Le merle chantant aux buissons.

Le cabaret et sa muraille Que charbonnent les polissons.

Là, je bois les vins populaires Où Suresnes met ses colères Et qui font le nez bourgeonné,

Et pour irriter la fringale, Cyniquement je me régale D'un plat de hareng mariné.

DANS LA RPE

Hé, là-bas I hé I la jupe au vent !

Ohél la petite personne, Arrêtez-vous. Mon cœur frisonne En proie à l'espoir décevant.

Oh I le beau corsage mouvant I Et comme l'amour déraisonne Devant ces grands yeux d'amaz. -ne Plus clairs que nul soleil levant I

Arrêtez-vous donc ! Elle trotte Sans répondre, et gardant ses bas Immaculés, vierges de crotte.

Je reviens, mes projets à bas, Mais content, car c'est gai la lue Quand Rose nous est apparue i

EMILE GOUDEAU 1?^

EMILE GOUDEAU

Emile Goudeau, né à Périgueux, en i85o. Avait dixneuf ans lorsqu'il fut nommé professeur de cinquième au lycée d'Evreux. Pendant la guerre de 1870, devint sous-lieutenant des mobiles de la Dordogne et après la Commune obtint un emploi au Ministère des Finances. Le poète n'en était plus aux premiers essais. Il avait écrit les fameux Triolets de misère, qui déjà lui marquaient sa place de Villonien. Les fleurs de bitume, publiées en 1870, eurent un très gros succès. Cela valut à l'auteur la présidence du club des Hydropathes, dont faisaient partie Charles Gros, Jean Moréas, Rollinat, Haraucourt, Alphonse Allais, Mac-Nab. Grenet-Dancourt, Galipeaux. Leloir et Le Bargy, de la Comédie- Française, Brémont, Jules Jouy, Harry Allis, Georges Lorin, Sénéchal, sans compter ceux qu'on appelait les vieux, François Coppée, Claretie^ etc.

<( L'envers de ce commencement d'apothéose, dit un de ses biographes, Camille de Sainte-Croix, fut que Goudeau, « prince de la jeunesse », dut démissionner aux Finances. Il vécut quelques mois des hasards de la vie du Quartier-Latin. Sa pièce, la Revanche des Bêtes, publiée par le Figaro, avait fait monfer d'un cran sa popularité. Il commençait même à recevoir, pour de prochaines œuvres, de bonnes offres d'éditeur, lorsque la maladie le prit.

« Il avait d'ailleurs besoin d'un sérieux repos, le métier d'hydropathe en chef n'étant pas de ceux qu'on pratique sans qu'il en cuise. Goudeau alla passer le temps de se remettre chez son camarade Paul Marrot, directeur d'un petit journal à Fontainebleau. Quand il revint il fut entraîné vers Montmartre. Un grand mouvement eut Heu, et la fusion du « Quartier » et de « la Butte », s'opéra. Les hydropathes passèrent les ponts et vinrent au Chat Noir. Salis nomma Goudeau rédacteur en chef de son journal. A ce moment il publiait, avec Charles Gros, dans le Gil Blas, d'extraordinaires chroniques, sous le pseudonyme de Karel Emile.

Emile Goudeau, fantaisiste et ironiste à outrance, a été un poète brillant et un romancier de talent réel. Il est mort à Paris le 17 septembre 1906.

BIBLIOGRAPHIE

Fleurs de bitume, poésies (1878) ; Voyaget et découvertes du célèbre A'Kemyis à travers les Etats-Unis de Paris (1886); Le Froc, roman (i888j ; Chansons de Paris et d'ailleurs (iSgb) ; Poèmes parisiens : Fleurs de bitume. Ciels de lit. Vache enragée, Fins derniètes, La Vie fâchée, etc. (1897); La Graine huntaine (1899) ; Poèmes ironiques (1900).

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