‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 69 sur 160 · LA CHASSE · texte numérisé non relu

LA CHASSE

Tontaine! — La meute égayée Poursuit avec de joyeux cris, Dans la campagne balayée, Cailles, lapins, lièvres, perdrix.

Voilà quinze jours que je chasse, Et je n'ai rien tué du tout, J'ai trouvé du gibier en masse, Mais je n'ai pu faire un seul coup.

Vous croyez que c'est maladresse) Eh bieni vous êtes dans l'erreur :

Le Gun-Club lui-même confesse Que je suis un excellent tireur.

Mais quel conte alors vous nous faites ? Je vais vous le dire en deux mots :

J'aime, j'idolâtre les bêtes, Oui, je suis fou des animaux.

C'est en vain que je me raisonne, En vain, je cherche à m'endurcir, Dès que le son du cor résonne Je sens des frissons me saisir.

Pourtant je m'arme de courage, Et je me dis, chaque matin, Qu'il faut enfin faire un carnage, Et tuer au moins... un lapin.

Je tâcherai que ma victime Soit un vieux lapin... de vingt ans.

Tuer un jeune serait crime, Car il peut avoir des enfants.

Ah! ma tendresse vous fait rire?

Pour vous, un lapin mort, c'est peu.

Et même, quand on le fait cuire, Au besoin vous soufflez le feu.

Vous vous riez de la misère Des enfants que laisse le mort ; Mais, si l'on tuait votre pure, Vous verrait-on rire aussi fort ?

Oui, je sais, votre père est homme Et non lapin, mais pouvez-vous Savoir si le lapin, en somme, Aime ses parents moins que nous?

Qui donc sait si, sous la charmille.

Cailles, perdreaux, lièvres, lapins, Ne goûtent pas mieux la famille Que tout le reste des humains?

Page 1