SOLILOQUE DU CHAUVE
Ils s'en sont allés loin — bien loin ! — Les fauves arbres capillaires, Où les doigts fleurtaient, sans témoins, Des maîtresses aux mains légères.
Pour chausser d'autres crânes nus, Appartenant à de gros maîtres, Peut-être sont-ils devenus Perruques... peut-être hygromètres...
Il est quatre heures du matin Sur le boulevard de mon crâne, Le Temps, balayeur à tous crins.
En a fait la surface plane
Et blanche que vous la prendriez Pour du marbre très véritable Et que. Madame, vous voudriez Y faire dresser votre table.
S'il s'y trouvait quelque élément Issu d'une capillature. Ah ! n'en cherchez pas vainement Près de moi la manufacture...
VINCENT HYSPA 2l3
Il est quatre heures du matin Sur le boulevard de mon crâne Le Temps, balayeur à tous crins, En a fait la surface plane
Et polie ainsi qu'un miroir A ce point que l'on peut, ma chère, En se penchant dessus, y voir, Qu'on se ressemble comme un frère.
Et quand je vais de par la nuit, La tête nue, il s'y reflète Tant d'étoiles que l'on me suit Et me prend pour une comète.
Il est quatre heures du matin Sur le boulevard de mon crâne, Le Temps, balayeur à tous les crins, En a fait la surface plane
Et nue autant qu'un Sahara Sans oasis ni caravane, Où jamais rien ne poudroiera Que le soleil, ô ma sœur Anne I
Déserte comme l'Odéon...
On y peut glisser sur la glace.
On y dort pas sur le gazon.
Il en reste à peine la place...
Il est quatre heures du matin Sur le boulevard de mon crâne, Le Temps, balayeur à tous crins, En a fait la surface plane.
Il y vient errer quelquefois L'âme des mains de mes amantes Effeuillant jadis sous leurs doigts Le pavot des caresses lentes...
Allez, courez vers d'autres bois, Mains anciennes, mains de rftve.
Le joli Mai, le joli mois, Sur ma tête s'est rais en grève.
Cliansons d'humour, Enoch édit.
Jules Jouy, né à Paris le 12 avril i855. Fils d'un boucher de Bercy, il commença par exercer le métier de son père, puis s'essaya dans la peinture sur porcelaines et enfin, trouvant sa véritable voie, entra dans le journalisme. Au Tintamarre où il débuta, il ne fit remarquer, dès ses premiers articles^ par sa verve mordante et son ironie agressive. Admis au club des Hydropathes,'û devint l'ami de Goudeau, de Charles Gros, de Rollinat, de Bilhaud et de Sapek, le fumiste de joyeuse mémoire» qu'un arrondissement de France eut plus tard l'hilarante surprise d'avoir pour sous-préfet. G'est à cette époque que Jouy donna au café-concert ses premières chansons dont plusieurs sont restées populaires, notamment : Derrière l'omnibus, qui fonda la réputation de Paulus ; Mademoiselle, écoutez-moi donc ! La Diguediguedon ; C'est ta poire, laquelle, chose curieuse à noter, devint à l'époque du boulangisme, en dépit de l'auteur, adversaire implacable de ce mouvement politique, le chant de ralliement du parti qu'il combattait.
Ce ne fut qu'en 1881 qu'il se fit entendre au Chat Noir qui devait être pour lui le tremplin de sa renommée. Il y créa la chanson réaliste et macabre, dont la complainte de Gamahut est restée le modèle du genre C'est au cabaret de Salis qu'il fit la connaissance de Jules Vallès et par suite entra au Cri du Peuple, où, chaque jour il donna une chanson nouvelle. La plupart de
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ces chansons sont de véhémentes satires dirigées contre le général Boulanger et son état-major politique. Les grands maîtres de la critique, Aurélien Scholl, Ludovic Halévy, Jules Lemaître, Sarcey, Mirbeau, Th, Gille, quoi qu'ils pussent penser de l'inspiration de ces atellanes, ont été unanimes à en louer la forme et à rendre hommage au talent satirique de leur auteur.
Jules Jouy a collaboré au Cri du Peuple, au Parti ouvrier, au Paris, au Figaro et au Rire que dirigeait Arsène Alexandre. Ses chansons politiques et d'actualité ont paru sous le titre de Chansons de l'année et celles de la lutte journalière sous celui de Chansons de bataille. Il a publié, en outre, La Muse à Bébé, chansons pour les enfants, dédiées aux grandes personnes ; la Chanson des joujoux et à fait représenter au Chat Noir, avec dessins de J. Depâquit, le Rêve de Zola, qu'il interprétait lui-même. Enfin les chansons chantées au Chat Noir qui donne la note la plus exacte et la plus complète de son talent ont paru dans la collection artistique de Guillaume.
Jules Jouy, atteint, en mai iSgS, de paralysie générale, dut être interné chez le docteur Goujon et, durant plus d'une année, y resta dans la division des fous furieux. Il mourut en 1896.