‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 79 sur 160 · LA VEUVE · texte numérisé non relu

LA VEUVE

La veuve, auprès d'une prison, Dans un hangar sombre demeure.

Elle ne sort de sa maison Que lorsqu'il faut qu'un bandit meure.

Dans sa voiture de gala Qu'accompagne la populace Elle se rend, non loin de là, Et, triste, descend sur la place.

Avec des airs d'enterrement, Qu'il gèle, qu'il vente ou qu'il pleuve, Elle s'habille lentement, La veuve.

Les témoins, le prêtre et la loi, Voyez, tout est prêt pour la noce ; Chaque objet trouve son emploi :

Ce fourgon noir, c'est le carrosse.

Tous les accessoires y sont :

Les deux chevaux pour le voyage Et le grand panier plein de son :

La corbeille de mariage.

Alors, tendant ses longs bras roux, Bichonnée, ayant fait peau neuve.

Elle attend son nouvel époux, La veuve.

2lS ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRF

Voici venir le prétendu Sous le porche de la Roquette.

Appelant le mâle attendu, La veuve, à lui s'offre, coquette.

Tandis que la foule, autour d'eux, Regarde frissonnante et pâle, Dans un accovplement hideux, L'homme crache son dernier râle,

Car ses amants, claquant du bec, Tués dès la première épreuve.

Ne couchent qu'une fois avec La veuve.

Tranquille, sous l'œil du badaud, Comme, en son boudoir, une filie, La veuve se lave à grande eau.

Se dévêt et se démaquille.

Impassible, au milieu des cris, Elle retourne dans son bouge ; De ses innombrables maris Elle porte le deuil en rouge.

Dans sa voiture se hissant, Goule horrible que Thomme abreuve.

Elle rentre cuver son sang, La veuve.

La musique se trouve chez Rouart, Lerolle et 0«, éditeurs, i8, boulevard de Strasbourg, Paris.

l'incinération

Conseils utiles.

Quand vous aurez commis un crimej Il taut d'abord, premièrement, Tout de suite et rapidement, Fair' disparaître la victime.

Il faut faire premièrement Disparaîtr' ce témoin gênant.

Ne le j'tez pas dans la rivière, Ne l'ensevelissez pas au sein de la terre : Ce truc là, c'est un four ; Sans prév'nir de son r'tour, L'cadavre, à tous les yeux, r'paraît un jour.

Ne le j'tez pas dans la rivière ; Ne l'ensevelissez pas au sein de la terre : Il reparaît un jour; Au Dépôt l'on vous fourr'; Fait's le plutôt cuir' dans un four.

Pour incinérer un cadavre, Le moyen est simple^ vraiment.

Ça peut se faire également, A Paris, aussi bien qu'au Havre I

Le moyen est simple vraiment A la porté' d'un petit enfant.

Vous découpez l'homme ou la femme En petits morceaux, que vous jetez dans la flamme Si votre voisin dit :

Que (( ça sent le roussi », Vous le traitez de « buse » ou d'abruti ». Vous découpez l'homme ou la femme En petits morceaux que vous jetez dans la flamme Si votre voisin dit :

Que (( ça sent le roussi », Vous dit's : « C'est mon beafteack qui cuit I »

Tranquillement, vous laissez cuire, Pendant un mois consécutif.

Surtout ne soyez pas hâtif; Laissez patiemment la chair frire.

Laissez cuir', sur un feu très vif.

Pendant un mois consécutif.

P'tit à p'tit, les chairs deviendront tendres ; Et puis après, elles se réduiront en cendres. Saisissez aussitôt Votre cuiller à pot; Fouillez dans l'pûêle et servez le gâteau.

P'tit à p'tit, les chairs d'viendront tendres; Et puis après, elles se réduiront en cendres Saisissez aussitôt Votre cuiller à pot; Fouillez dans 1" poêle et servez chaud.

Si la poHce vous demande Ce qu'est devenu le corps mort, Répondez : « C qui cuisait si fort, (( Cher monsieur Kuehn, c'est d' la viande » Répondez : « C qui cuisait si fort, (( C'était du beafteack de croqu'mort ! » En prison laissez-vous conduire ; Par-dessus tout gardez-vous bien de ne rien dire ; Car en suivant bien cett' Merveilleuse recett' Vous serez sûr de sauver votre têt' !

En prison laissez-vous conduire; Par-dessus tout gardez- vous bien de ne rien dire. En suivant ma recett' Vous sauv'rez votre têt' ; Vous n' s'rez condamné qu'à perpèt' !

MES HAINES Le Mandoliniste

Y a-t-il rien qui vous canule Comme un joueur de jambonneau, Quand y a déjà la pendule, L'accordéon et le piano?

Ça gagn' mill' francs par trimestre; Ça vous r'garde avec mépris :

Parlez-moi d'un homme-orchestre, En v'ia-z-un qui vaut son prixl L' mandoliniss' ça m'agace ; r doit s' trouver dans l'Enfer; Si j'en pince un su' la place, Qu'i' jou' Meyerbeer, Auber, Palestrina, Monteverde, Wagner, Hérold ou Gounod,

J' te lui fais manger d' la

J' t'en f... ich'rai du jambonneau!

Eugène Lemercier, poète-chansonnier, auteur dramatique, né à Paris le ler mars 1862. Il a fait partie de la belle phalange d'auteurs interprétant eux-mêmes leurs œuvres, qu'on entendit au Chat Noir du temps de Rodolphe Salis. Il a chanté depuis dans tous les principaux cabarets de Montmartre et du Quartier Latin, et, partout acclamé, a remporté les plus grands et les plus légitimes succès. Travailleur inlassable et d'une heureuse fécondité, il a composé déjà plus de sept cents chansons, passant de la satire politique à la romance sentimentale et de la grivoiserie à la chanson naïve et enfantine. Auteur dramatique, Eugène Lemercier a fait jouer sur diverses scènes et dans les cabarets nombre de pièces et de revues d'une facture alerte et spirituelle. On a de lui deux volumes de vers: La vie en chansons (G. Ondet) ; Autour du Quartier (Flammarion). Il publiera prochainement quatre autres volumes : Chansons de l'âme et du cœur, romances ; Chansons e^rontées (chansons montmartroises) ; Au feu de la rampe et Fleurs de maquillages (chansons de café-concert).

Page 1