‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 89 sur 160 · A LA DEESSE · texte numérisé non relu

A LA DEESSE

Vingt-neuf ans, — te voilà mûre

Pour un certain idéal ;

Ton almanach te murmure :

« — Aime encor... c'est Floréal I »

Malgré le trentième terme

Que tu vas payer au Temps,

Tu tiens encore haut et ferme

Le drapeau des seins tentants.

Le jeune dieu Robespierre,

Qui vécut une saison,

T' eût fait sculpter dans la pierre

Comme déesse Raison.

Cependant, les ingénues

En vain mettraient à l'index

Tes belles formes charnues,

Moins dures que le silex.

Tu n'es plus comme un beau marbre.

Cassant de rigidité,

Mais comme le fruit qu'à l'arbre

Plus d'un a déjà tâté ;

Et tes splendeurs copieuses

Font rire l'œil du gourmand.

Chère! que vos mains pieuses

Se joignent loin d'un amant.

Rêvez jeûnes et cilice,

Malgré vous, vos seins charmeurs,

Rien qu'en levant la pelisse, Sont désolants pour les mœurs, Mais consolent la Nature, Puisqu'en dépit des corsets Ils confondent l'imposture Qui les tient cadenassés.

Donc, allez ! — La mer du monde

Vous appelle, allez, allez!

La robe aux satins gonflés, Ainsi qu'une voile ronde, Douce au milieu des dangers, Bercez par larges secousses, Bercez capitaine et mousses, Et marins et passagers.

— Plus d'un, de l'embarcadère Vous criera, la chaîne au pié :

« Qu'on me laisse, par pitié!

« Ramer sur cette galère 1 »

Au roulis délicieux Les flots baisseront leur crête, O nef divine, qu'on frète Pour l'azur ivre des cieux I

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