‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 97 sur 160 · LE MUR · texte numérisé non relu

LE MUR

Quand j'étais enfant, allant au collège, Devant un vieux mur je passais parfois, — Un mur de mystère et de sortilège, Car il en sortait tout le temps des voix.

Elles m'oppressaient comme un plaisir triste On y surprenait ces profonds sanglots Auxquels notre cœur jamais ne résiste Puis, subitement, des rires à flots.

Ce mur vénérable était la clôture D'un jardin très vaste et d'une maison, Où vivait, dit-on, une créature Dont l'amour avait détruit la raison.

Ses pieds écrasaient sur la terre molle Les plus belles fleurs, sans aucun émoi. Une vieille était auprès de la folle ; Et leurs mots navrants venaient jusqu'à moi.

Un soir, j'entendis sous le clair de lune Un cri douloureux comme un songe impur. Et quelqu'un me dit : « Il n'en est mort qu'une, Il reste une voix derrière le mur »,

Peu de jours après, devant le mur sombre Qui me révélait tant d'amers propos, Je passai : nul cri ne déchira l'ombre; Le mur lamentable était en repos.

Longtemps j'attendis, non loin d'une porte. De l'affreux silence étais-je bien sûr?

Et quelqu'un me dit : « L'autre folle est morte. Il ne reste rien derrière le mur n.

Depuis j'ai vécu, j'ai brûlé ma vie, Comme un papillon par les jours d'été, Et j'ai promené mon âme ravie Autant dans la nuit que dans la clarté.

Je vois la vertu couverte de boue, Je vois honorer qui vient de tuer, Et mon cher Paris servir de Capoue A quiconque sait se prostituer.

Mais, depuis que j'ai vu mourir les roses, Le monde pour moi n'a plus rien d'obscur. Je sais où s'en vont les plus belles choses ; Il ne reste rien derrière le mur.

TANCREDE iMARTEL

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