MINUIT
Mon cœur, mon cœur, déjà minuit !
Pas un astre ne nous éclaire ; L'orgueil a masqué ma misère, Le rire a masqué mon ennui !
J'ai fait cingler les beaux navires De mes chers rêves ingénus Vers de chimériques empires :
Ils ne sont jamais revenus.
L'amour m'a crié de le suivre.
Oh ! mon cœur, — quelle lâcheté 1 — Nous qui n'avons pas osé vivre Dans sa joie et sa vérité I
Pour peupler tant de solitude.
Les autres, qui croyaient savoir, M'ont proposé leur certitude ; Mais rien n'est monté dans le soir.
Mon cœur, il n'est pas d'aube humaine Sur l'éclatant Jour éternel ; Les mots sont vains, la gloire est vaine ; Nous n'avons que l'envers du ciel.
Et puis, demain, l'homme et la terre Cesseront d'être un souvenir...
Ah ! Comme il vaudrait mieux se taire Et se contenter de mourir 1
(Inédit.)
ANDRÉ I.AFON
Né à Bordeaux le 17 avril 1883, mort à Bordeaux le 4 mai 1915, d'une scarlatine contractée au camp de Souge.
Collaboration poétique au Divan : n° 3, mai 1909 ; — n° {), uoveiiibre 1909.
Bibliographie : Poèmes provinciaux. « Le Beffroi »,
1910. — La Maison pauvre. « Le Temps présent »,
1911. — L'Elève Gille. Perrin, 1912. — Poèmes. « Le Temps présent », 1913. — La Maison sur la Rive. Perrin, 1914.
A consulter : Robert Vallery-Radot : André Lajon. « Le Divan », n» 51, octobre 1915.
POÈMES
Lourd sommeil des maisons dans les sous-préfectures, Quand dix heures ont plu du clocher sur les toits ; Sommeil que vient veiller la lune quelquefois, Et que seuls les grillons bercent de leur murmure. Silence de la rue angoissante, mystère Des volets refermés où nul rayon ne luit. Seuils ombreux et sournois d'où soudain le chat fuit Au bruit dur de mon pas c{ue la nuit exagère. Les massifs endormis, par la lèvre des fleurs, Exhalent des parfums ; de la campagne proche Viennent ceux de la vigne et des foins... Les senteurs Se mêlent enivrant l'air nocturne. Les loches Doivent monter aux murs verdis par la fraîcheur. Mais voici, tout au fond d'un jardin d'ermitage, Qu'une fenêtre s'ouvre aux langueurs de juin ; L'accord d'un piano s'élève, le feuillage A frémi, et mon cœur s'est ému sentant bien Quel tendre aveu dans la romance pèse et n'ose... Et mon front s'est posé sur la grille où mes mains Effeuillent sans savoir les rosiers et leurs roses I
Pour retrouver les soirs où laissant tes mains lentes En repos sur la nappe blonde tu songeais ; Le doux éclat des fruits sous la lampe dormante Dont la flamme pourtant, quelquefois, s'étirait ; Tes yeux pâles cherchant par la porte vitrée, Au delà du jardin rafraîchi, le ciel clair ;
La senteur de la terre humide après l'ondée Quand, l'orage passé, tu rouvrais la croisée Et te penchais pour boire au pur fieuve de l'air. Pour retrouver l'émoi douloureux de ma vie A sentir ton cœur proche à la fois et lointain. Je donnerais cette heure où la plus sûre amie, La solitude, est là qui pleure sur ma main.