‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 103 sur 131 · EMMANUEL DES ESSARTS · texte numérisé non relu

EMMANUEL DES ESSARTS

Lz4 TOU%TT{E

Ou an D le poète passe au travers de la vie En jetant à la foule, irritée ou ravie, Aux faibles comme aux forts, aux bons comme aux méchants, La bénédiction sublime de ses chants, D'où vient qu'à nos regards tout son être étincelle ? Un flot tourbillonnant de lumière ruisselle Sur son corps, et l'on voit resplendir ses haillons Plus que le fauve acier des hardis bataillons. C'est qu'à son flanc blessé qui palpite et qui saigne, Il porte, roi proscrit, la pourpre de son règne : Qu'il soit Gœthe ou Byron, triomphant ou martyr, Jamais on n'éteindra cette flamme de Tyr, Flamme à l'éclat fidèle, et qui toujours désigne Ce compagnon de l'aigle et ce frère du cygne. O nuit de la misère, ombre des froids tourments, Vous n'obscurcirez point ces fiers rayonnements Dont l'envieux s'indigne, et dont rêve la femme... Car cette pourpre est teinte avec le sang de l'âme !

(Les Elévations)

CHARLES CANIVET

jCs^ a n 1 v e t (Charles), est né à Valognes en 183 p. Fils d'un

fe^Jl professeur de rhétorique, il entra d'abord dans ï Université et -^ devint plus tard secrétaire JcAinédée Thierry. (Attaché au Journal de Paris depuis 1873, il passa ensuite à la rédaction du Soleil., où, en dehors de ses Chroniques quotidiennes paraissant sous le pseudonyme de Jean de U^Çivelle, il publie sous son nom des "Variétés littéraires.

Il a dit lui-même en parlant de ses vers : « Ecrits et composés de temps à autre, entre deux articles de journal, ils ne sont guère quune distraction, ou plutôt une récréation littéraire, prise et reprise à de rares intervalles. Il ne faudrait pas leur attribuer d autre prétention que de peindre sincèrement quelques paysages maritimes et champêtres des côtes normandes , quelques souvenirs et quelques impressions du pays natal. »

Comme romancier, il a publié Jean Dagoury, La Nièce de l'organiste et Les Hautemanière.

Charles Canivet appartient à cette ^Anthologie par deux volumes de poésies : Croquis et Paysages (18 j8), Le long de la Côte fi88jj, qui ont été publiés par zA. Lemerre.

CHARLES CANIVET

\E^OUV£cAU

Avril vient de finir. La sève monte aux branches, Les oiseaux ont déjà leurs nids aménagés; Et l'on entend, sous bois, dans les soirs prolongés, Le doux roucoulement des tourterelles blanches..

Le soleil, s'allumant dans les cieux dégagés, Ouvre, dans les gazons, les yeux bleus des pervenches, Et les champs, jusqu'ici par l'hiver ravagés, -Endossent, à l'envi, leurs habits des dimanches.

'Le rossignol, amant des fourrés recueillis, Cherche un endroit propice, et, dans les frais taillis, .Les bourgeons, en travail, s'ouvrent comme des baies 5

Et, le long des chemins bordés d'arbres tremblants, L'aubépine précoce étend ses rameaux blancs, Parfums de mai, tombant en neige sur les haies.

1 (Croquis et Paysages)

LE LO&CG VE Lc4 COTE

Ju illet étincelant, chaud comme une fournaise, Allume son soleil dans les cieux aveuglants. Et quand sonne midi, sous ses rayons ardents, le sol incandescent fume comme une braise.

C'est alors, quand on est prisonnier des cités, Qu'on songe aux bois chargés de senteurs amoureuses, A la calme fraîcheur de leurs sentes ombreuses, Aux longs soirs pleins de charme et de tranquillités.

On rêve une maison à l'ombre des futaies, Simple à l'intérieur, mais ayant pour décor Des champs riches d'épis, des prés émaillés d'or, Si gaiement encadrés dans la verdeur des haies.

On entend, répondant aux chants des moissonneurs, Les bêlements lassés d'un troupeau qui sommeille, A l'heure fraîche où, dans l'atmosphère vermeille, Le soleil couché met ses dernières rougeurs.

C'est l'heure désirée où la brise tardive Se lève et vient troubler le calme lourd des eauxr Et, passant sur la mer, ainsi qu'un vol d'oiseaux, Se rapproche et fait signe à la barque attentive.

Les pêcheurs, ennemis des soleils trop brûlants, Dont les feux endormants alourdissent leur voile,. Mettent le cap au large, en se chargeant de toile, Et traînent leurs filets dans les flots somnolents.

Et l'on entend alors, dans la nuit transparente, Mille bruits répétés par les échos naissants; Le flot calmé roulant sur les varechs glissants, Les pas des promeneurs sur la grève odorante;

Les mugissements sourds, venant des profondeurs- Des pacages lointains où le bétail s'allonge Dans l'herbe, et le clapot d'un goéland qui plonge. Au large, énervé parles nocturnes tiédeurs;

CHARLES CANIVET. 393

Le grondement du flux, dont les assauts vivaces Rongent les rocs, témoins des siècles éloignés, Lavés par la bourrasque, et toujours imprégnés De l'eau de mer qui roule, à flots, dans leurs crevasses.

Et plus le tard se fait sur le rivage clair, Plus l'air est saturé de senteurs infinies, Plus on s'enivre aussi des larges harmonies De cet incomparable orchestre de la mer.

Des hiboux, dans les trous d'un vieux mur qui s'écroule, Jettent leur cri de chasse aux échos alarmés, A l'heure plus sombre où les phares allumés Lancent leurs grands fuseaux de flamme sur la houle.

Ainsi, tout se remplit de rumeurs et d'accents, Dans la chaude clarté des soirs caniculaires, Quand la mer, assoupie et veuve de colères, Se brise indolemment, en longs flots languissants.

Alors, sous la splendeur des ciels d'été sans voiles, Du crépuscule à l'aube éclairés, grands ouverts, On écoute, on admire, on rêve... on fait des vers, Sous l'œil inspirateur des divines étoiles.

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