ANDRE G I LL
Chat qui vaut cent fois le cheval D'Alexandre, chat sans rival
En cabriole, Angora plus fort qu'un lion, Dont chaque poil, comme un rayon,
Chauffe et console;
Chat invisible et toujours là, Qui se rit de la prison la
Plus cellulaire, Et dont chaque homme, sous son toit, Possède, si pauvre qu'il soit,
Un exemplaire...
Ah ! qu'il était, mon chat botté, Luisant d'amour et de gaité,
Quand, chat d'audace, Avec des airs exorbitants, Il précédait mes beaux vingt ans
En criant : « Place!
« Place au marquis de Carabas !
Ohé! vous tous, là-haut, là-bas,
Place à mon maître !
Admirez, peuples étonnés, L'homme depuis le bout du nez
Jusqu'à la guêtre;
« Avouez qu'il réussira;
Qu'en force, en grâce et cœrera
Il outrepasse Le droit qu'on a sous le soleil D'être un chef-d'œuvre sans pareil,
Et faites place!
« Et d'abord proclamez,, manants, Que les eaux, les bois et les champs,
Les fleurs nouvelles, Le ciel, à dater d'aujourd'hui, Sont à lui, les lauriers à lui,
A lui les belles !
« Si vous en doutiez, par malheur, Vous seriez, — j'en essuie un pleur
Lorsque j'y rêve, Ma parole de chat botté ! — Hachés comme chair à pâté,
Hachés sans trêve. »
Ainsi parlait dans ce temps-là Mon chat en habit de gala,
Mettant flamberge A tous les vents, frappant d'estoc, Le verbe haut, le poil en croc,
La queue en cierge.
Au temps où ses bottes de cuir Neuf lui donnaient, sur l'avenir
Et sur l'espace, Un crédit presque illimité, Ainsi parlait mon chat botté...
Hélas ! tout passe.
Le feu des yeux, l'émail des dents, Les nerfs, le poil, au fil des ans,
Tout passe et casse; Et, nu-pattes, navré, perclus, Mon ancien boute-en-train n'a plus
Oue la carcasse.