ANDRÉ GILL
Adieu jeunesse, jeux et ris, L'amour, la guerre; adieu, souris ;
Adieu, minette!
Horizons roses, verts sentiers, Châteaux en Espagne, paniers,
Vendange est faite.
Or, le héros du conte bleu Garde à présent le coin du feu,
Morne, asthmatique, Transi, flétri, fini, moisi, Débotté pour toujours,- quasi
Paralytique;
Et j'ai grand'peur à tout moment De voir mourir d'épuisement
L'ami d'enfance, Que, pour moins de solennité, J'appelle ici le chat botté,
Mais qu'on nomme aussi : l'Espérance.
HO\OSCOTE
Malgré les larmes de ta mère, Ardent jeune homme, tu le veux, Ton cœur est neuf, ton bras nerveux, Viens lutter contre la chimère !
Use ta vie, use tes vœux Dans l'enthousiasme éphémère, Bois jusqu'au fond la coupe amère, Regarde blanchir tes cheveux.
Isolé, combats, souffre, pense ; Le sort te garde en récompense Le dédain du sot triomphant,
La barbe auguste des apôtres, Un cœur pur, et des yeux d'enfant Pour sourire aux enfants des autres.
Pj^^'historien de l homme du zMidi, — Tartarin, T^oumes- ^j %£ï#m hm> et demain 3SLaP.°Ie'on) — est ne' à Crimes en 184.0, <kï^£é)>l d une famille royaliste et catholique, une famille de cet Enclos de Rey depuis lequel V écrivain a marché bien des étapes. La première de ces étapes conduit ï adolescent au lycée de Lyon, dans la ville du travail et de la mysticité, où le bruit des métiers de canuts monte vers Fourvières. Le Jeune homme, en 1856 , est retourné vers le vrai zMidi, il est maître d'études au collège d'Alais. En 18 $y, il est à Taris, il y promène bientôt un volume de vers, Les Amoureuses, que publie î éditeur Tardieu. Il est secrétaire che\ zMorny, tombe malade, se guérit en Algérie et en Corse, et ces deux noms de pays de soleil achèvent d'évoquer la nette lumière, la fine et brûlante atmosphère qui éclairent et chauffent V œuvre de ï écrivain méridional fixé à Taris.
Chose à noter, — car il est bien temps de cesser cette biographie d'un vivant où n'émerge plus guère comme année d action que la date du siège, l8yo, — chose a noter, ce zMidi si aimé et si bien vu par Daudet, si caractéristique de son œuvre de philosophe descriptif et de sa séduisante personne, ce éMidi est presque absent de ce premier, unique et mince volume de vers dont il doit être surtout question en cette (Anthologie. C'est à peine si une allusion est faite aux champs d' (Avignon à un tournant de strophe, et si, de place en place, une vive et accentuée expression révèle f accent du terroir. Oubli bien compréhensible et bien humain. Ce poète aux cheveux qui bouclent et s'envolent nest pas encore à l âge où l'on voir
402 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
derrière soi, il est à la minute présente, il précipite ses regards sur tout ce qui ï entoure, il est ivre de tout le capiteux de littérature et de vie qui passe dans les rues de Taris où il loge, où il disserte, où il court, passionné, un peu effaré, hésitant à choisir, cherchant la sensation plus que le renseignement. Il ne peut pas avoir encore le profond attendrissement éprouvé au milieu de la vie pour la maison où Ton est né, pour le faubourg et le jardin où Ton a pour la première fois respiré T existence, pour la route et le fleuve sur lesquels on faisait partir, brides abattues ou toutes voiles dehors, ses pensées de quinje ans, pour le grand ciel intime et inconnu qui a couvé tous les espoirs et agrandi toutes les inquiétudes .
'Dans ces vers écrits à Taris, ou dans T attente de Taris, rue de Tournon ou au collège dcAlais, on trouvera donc une sincérité datée, un fragment irrécusable de la biographie dune âme, un premier parfum de bonne littérature. Le débutant qui écrit les Amoureuses, et bientôt après, La Double Conversion, a lu en artiste les poètes du xvie siècle, a compris du premier coup le joli français résumatoire de La Fontaine, a aimé T accent nerveux et passionné de zMusset. Les pièces sur les enfants font songer aux « enfantelets » qui sourient dans notre littérature depuis Clotilde de Surville jusqu'à T>aif. V histoire du jeune chrétien et de la petite juive a T allure de malice et de naïveté des écrits du fabuliste , les jours où il laisse les fables pour les contes. oAlfred de éMusset n est pas seulement expliqué dans une belle et curieuse pièce datée du Ier mai iSj1/, mais même un peu de son humeur apparaît dans Fanfaronnade, A Célimène, A Clairette. Tout cela témoignant de préoccupations de la forme et de lectures habituelles, mais tout cela augmenté de naissantes impressions, de flammes subites, d'éloquence inattendue. Les Bottines, Miserere de l'Amour, Le Rouge-Gorge, Trois jours de Vendanges, Les Cerisiers, Les Prunes, Dernière amoureuse, tous ces sourires de dessins si divers, wus ces cris où il y a du roucoulement et de la violence, évoquent une physionomie personnelle ([écrivain curieux des sentiments, épris de la musique des mots, habile à faire tenir une longue et complète vision dans une phrase brève, sensuel dont la raillerie conflue sans cesse à T émotion. Cette physionomie s'accentue encore dans T apostrophe sereine qui termine la Double Conversion, et dans cet Oiseau bleu qui restera, à rien pas
ALPHONSE DAUD'ET.
douter , auprès des versets de /Intermezzo, entre la pièce la plus célèbre de Sully Trudhomme et certains sonnets de Soulary.
Si (Alphonse Daudet n'est pas resté attaché à la forme du vers, du moins il n'a pas à désavouer sa tentative, il a mis la subtile empreinte de ses premières années sur ces chansons inconsciemment chantées. Tour se servir d'une comparaison presque empruntée à ce délicat recueil de la dix-huitième année, on peut bien dire que les Amoureuses restent comme mu verge?- de printemps avec des arbres blancs £t roses odorants comme des bouquets, tout doré de soleil, tout plein de voix, traversé par des robes claires, obscurci par instants sous un nuage d'orage. Depuis, t écrivain en marche a quitté ce beau jardin, il est parti par Us routes, il a traversé des forêts, il s'est frayé un âpre chemin à travers des espaces vierges. Ce chemin, il était impossible de ne pas le mesurer, au moins par des dates et des titres de livres, dans cette notice littéraire qui devrait fidèlement reproduire la silhouette d'un esprit et t étendue d'un talent.
Les fantaisies de prose dialoguée qui suivent les Amoureuses, le Roman du Chaperon Rouge, les Ames du Paradis, les Rossignols du cimetière, voilà la transition chronologique et intellectuelle entre les vers ■et la prose des Lettres de mon Moulin et des Contes du Lundi. Qu'on regarde bien dans ces Lettres et ces Contes, on y trouvera, très visibles, les -esquisses prises sur nature de ces fresques d'humanité que sont les romans futurs. Fromont jeune va rassembler ces croquis pris au zMarais. La foret de Sénart mettra son odeur de feuilles dans Jack et Robert Helmont. Telles nouvelles sont grosses du Nabab. La maîtresse du Tetit Chose annonce la maîtresse de Gaussin. cAinsi se tisse et se fixe le lien continu et fort qui va des premiers mots hésitants d'un apprenti de littérature jusqu'au pénétrant et haut langage d'un maître écrivain. C'est le même homme, en perpétuel développement, gardant son charme et accentuant sa virilité, qui a écrit, après les Amoureuses, les cruels chapitres des Femmes d'artistes, les chroniques du Nabab et des Rois en exil, l'étude psychologique et ethnographique de Numa Roumestan, l'observation de clinique morale de /'Evangéliste, la dissection de passion de l'admirable Sapho. Toète, il Test resté, en devenant historien et philosophe, c'est même son âme de poète qui lui a donné la pénétration et la
sympathie, qui agrandit son jugement de la vie et guide son incessante pitié. Cest de la source native de poésie qui est en lui que jaillissent sans trêve, dans sa conversation, dans sa page écrite, ces expressions, ces phrases qui enserrent, précisent, frappent définitivement la pensée comme des vers de grand poète.
Gustave Geffroy.
Lss œuvres complètes Soilphonse Daudet ont été publiées par oi. Lemerre.
q4UX TETUS EZ^FcACNlTS
Enfants d'un jour, ô nouveau-nés, Petites bouches, petits nez, Petites lèvres demi-closes, Membres tremblants, Si frais, si blancs, Si roses;
Enfants d'un jour, 6 nouveau-nés, Pour le bonheur que vous donnez A vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez bénis, Chers anges !
Pour vos grands yeux effarouchés
Que sous vos draps blancs vous cachez,
Pour vos sourires, vos pleurs même,
Tout ce qu'en vous,
Etres si doux, On aime;
Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez bénis, baisés, choyés,
Gais rossignols, blanches fauvettes !
Que d'amoureux
Et que d'heureux Vous faites !
Lorsque sur vos chauds oreillers,
En souriant vous sommeillez,
Près de vous, tout bas, ô merveille!
Une voix dit :
« Dors, beau petit; Je veille. »
C'est la voix de l'ange gardien; Dormez, dormez, ne craignez rien; Rêvez, sous ses ailes de neige :
Le beau jaloux
Vous berce et vous Protège.
Enfants d'un jour, ô nouveau-nés, Au paradis, d'où vous venez, Un léger fil d'or vous rattache.
A ce fil d'or
Tient l'âme encor Sans tache.
Vous êtes à toute maison Ce que la fleur est au gazon, Ce qu'au ciel est l'étoile blanche,
Ce qu'un peu d'eau
Est au roseau Qui penche.
406 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Mais vous avez de plus encor.
Ce que n'a pas l'étoile d'or,
Ce qui manque aux fleurs les plus belles
Malheur à nous !
Vous avez tous Des ailes.
(Les Amoureuses)
LES T^UPJIES
Si vous voulez savoir comment Nous nous aimâmes pour des prunes,.
Je vous- le dirai doucement, Si vous voulez- savoir comment.
L'amour vient toujours en dormant, Chez les bruns comme chez les brunes;.
En quelques mots voici comment Nous nous aimâmes pour des prunes.
Mon oncle avait un grand verger, Et moi j'avais une cousine; Nous nous- aimions sans y songer, Mon oncle avait un grand verger.
Les- oiseaux venaient y manger, Le printemps faisait leur cuisine :
Mon oncle avait un grand verger,.
Et moi j'avais une. cousine.
Un matin nous nous promenions Dans le verger, avec Mariette :
Tout gentils, tout frais, tout mignons, Un matin nous nous promenions.
Les cigales et les grillons Nous fredonnaient une ariette :
Un matin nous nous promenions Dans le verger, avec Mariette.
De tous côtés, d'ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches,
En si bémol, en ut, en la,
De tous côtés, d'ici, de là.
Les prés en habit de gala
Étaient pleins de fleurettes blanches.
De tous côtés, d'ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches.
Fraîche sous son petit bonnet, Belle à ravir, et point coquette, Ma cousine se démenait, Fraîche sous son petit bonnet.
Elle sautait, allait, venait, Comme un volant sur la raquette Fraîche sous son petit bonnet, Belle à ravir, et point coquette.
40S ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Arrivée au fond du verger, Ma cousine lorgne les prunes; Et la gourmande en veut manger, Arrivée au fond du verger.
L'arbre est bas; sans se déranger Elle en fait tomber quelques-unes :
Arrivée au fond du verger, Ma cousine lorgne les prunes.
Elle en prend une, elle la mord,
Et, me l'offrant: « Tiens!... » me dit-elle.
Mon pauvre cœur battait si fort,
Elle en prend une, elle la mord.
Ses petites dents sur le bord
Avaient fait des points de dentelle...
Elle en prend une, elle la mord,
Et, me l'offrant: « Tiens!... » me dit-elle.
Ce fut tout, mais ce fut assez; Ce seul fruit disait bien des choses (Si j'avais su ce que je sais !...).
Ce fut tout, mais ce fut assez.
Je mordis, comme vous pensez, Sur la trace des lèvres roses :
Ce fut tout, mais ce fut assez; Ce seul fruit disait bien des choses.
Oui, mesdames, voilà comment Nous nous aimâmes pour des prunes :
N'allez pas l'entendre autrement; Oui, mesdames, voilà comment.
Si parmi vous, pourtant, d'aucunes Le comprenaient différemment, Ma foi, tant pis ! voilà comment Nous nous aimâmes pour des prunes.
(Les Amoureuses)