LE C\OUT
Dans son petit lit, sous le rayon pâle D'un cierge qui tremble et qui va mourir, L'enfant râle.
Quel est le bourreau qui le fait souffrir ?
Quel boucher sinistre a pris à la gorge Ce pauvre agnelet que rien ne défend?
Qui l'égorgé ?
Qui sait égorger un petit enfant?
Sombre nuit! la chambre est froide. On frissonne. Dans l'âtre glacé fume un noir tison.
L'heure sonne.
Le vent de la mort court dans la maison.
4IO ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE
Aux rideaux du lit la mère s'accroche.
Elle est nue. Elle esc pâle. Elle défend
Qu'on l'approche :
Elle veut rester seule avec l'enfant.
Son fils ! Il faut voir comme elle lui cause ! « Ami, ne meurs pas : je te donnerai
« Quelque chose; « Ami, si tu meurs, moi je pleurerai. »
Et pour empêcher que l'oiseau s'envole, Elle lui promet du mouron plus frais...
Pauvre folle !
Comme si l'oiseau s'envolait exprès.
Le père est debout dans l'ombre. Il se cache, Il pleure. On l'entend dire en étouffant :
« O le lâche « Qui n'ose pas voir mourir son enfant ! »
Dans un coin, l'aïeul accroupi par terre Chante une gavotte, et quand on lui dit
De se taire, Il répond : « Hé ! hé! j'endors le petit. »
Le cierge s'éteint près du lit qui sombre... Un râle de mort, un cri de douleur,
Et dans l'ombre On entend quelqu'un fuir comme un voleur
Qui va là? qui vient d'ouvrir cette porte?... Courons ! c'est un spectre armé d'un couteau;
Il emporte Le petit enfant dans son grand manteau.
Oh ! je te connais, — ne cours pas si vite, Massacreur d'enfants ! Je t'ai reconnu
Tout de suite A ton manteau rouge, à ton couteau nu.
Hérode t'a fait ce legs effroyable.
Tu portes sa pourpre et son yatagan,
Va au diable !
Comme Hérode, spectre, assassin, forban !
(Les Amoureuses)
LES CE^ISIE^S
o u s souvient-il un peu de ce que vous disiez, Mignonne, au temps des cerisiers ?
Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose, Ce que vous me chantiez, ô mon doux bengali, Vous l'avez oublié, c'était si peu de chose, Et pourtant, c'était bien joli...
Mais moi je me souviens (et n'en soyez surprise), Je me souviens pour vous de ce que vous disiez, Vous disiez (à quoi bon rougir)... donc vous disiez.
Que vous aimiez fort la cerise,
La cerise et les cerisiers.
^12 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez, Mignonne, au temps des cerisiers ?
Plus grand sont les amours, plus courte la mémoire. Vous l'avez oublié, nous en sommes tous là ; Le cœur le plus aimant n'est qu'une vaste armoire. On fait deux tours, et puis voilà.
Mais moi je me souviens (et n'en soyez surprise), Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez. . Vous faisiez (à quoi bon rougir?)... donc vous faisiez.
Des boucles d'oreille en cerise,
En cerise de cerisiers.
Vous souvient-il d'un soir où vous vous reposiez, Mignonne, sous les cerisiers?
Seule dans ton repos ! seule, ô femme, ô nature ! De l'ombre, du silence, et toi... Quel souvenir! Vous l'avez oublié, maudite créature, Moi je ne puis y parvenir.
Voyez, je me souviens (et n'en soyez surprise). Je me souviens du soir où vous vous reposiez. . . Vous reposiez (pourquoi rougir?)... vous reposiez.
Je vous pris pour une cerise;
C'était la faute aux cerisiers.
(Les Amoureuses)