AU BORD DE LA MER
Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves; Vers le toit d'un exil, au hasard du chemin, Nous allions : une fleur se fanait dans sa main; C'était par un minuit d'étoiles et de rêves.
Dans l'ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés. Vers les lointains d'opale et d'or, sur l'Atlantique, L'outre-mer épandait sa lumière mystique, Les algues parfumaient les espaces glacés;
Les vieux échos sonnaient de la falaise entière ! Et les nappes de l'onde aux volutes sans frein Ecumaient, lourdement, contre les rocs d'airain. Sur la dune brillaient les croix d'un cimetière.
Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit. Elles ne tendaient plus, croix par l'ombre insultées, Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive, Sous la brume sacrée à des clartés pareils, L'ombre questionnait en vain les grands sommeils : Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
Frileuse, elle voilait, d'un cachemire noir, Son sein, royal exil de toutes mes pensées! J'admirais cette femme aux paupières baissées, Sphinx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
4f6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Ses regards font mourir les enfants. Elle passe Et se laisse survivre en ce qu'elle détruit. C'est la femme qu'on aime à cause de la Nuit, Et ceux qui l'ont connue en parlent à voix basse.
Le danger la revêt d'un rayon familier : Même dans son étreinte oublieusement tendre Ses crimes, évoqués, sont tels, qu'on croit entendre Des crosses de fusils tombant sur le palier.
Cependant, sous la honte illustre qui l'enchaîne, Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor, Repose une candeur inviolée encor Comme un lis enfermé dans un coffret d'ébène.
Elle prêta l'oreille au tumulte des mers, Inclina son beau front touché parles années, Et, se remémorant ses mornes destinées, Elle se répandit en ces termes amers :
« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
« Des vivants, — leurs amours, sous les pâles flambeaux
« Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,
« Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
« J'ai vu de longs adieux sur mes mains se briser :
« Mortelle, j'accueillais, sans désir et sans haine,
a Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
« Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
« Je suis donc insensible et faite de silence,
« Et je n'ai pas vécu; mes jours sont froids et vains :
« Les Cieux m'ont refusé les battements divins!
« On a faussé pour moi les poids de la balance.