CHARLES REYNAUD
Ce n'est pas pour toi qu'est la gloire D'embaumer les cheveux
Et de parer le sein d'ivoire
Des belles aux doux yeux.
Tu n'iras pas, fleur bien aimée,
Paysanne sans art, Dans une chambre parfumée
Mendier un regard;
Les coupes de marbre et d'agate Sont pour les bluets bleus,
Et pour le pavot écarlate, Tes voisins paresseux.
Moins orgueilleuse que la rose,
Au pauvre tu souris, Car de sa sueur il arrose
Le sol où tu fleuris.
C'est lui qui te tresse en guirlande
Avec sa rude main, Et va te porter en offrande
A la croix du chemin.
Si tu n'es ni rose ni belle,
Tu croîs en liberté, Et c'est de ta manne éternelle
Que vit l'humanité.
Tu fleuris dans la plaine blonde Lorsque Juin est en feu,
Achevant ton œuvre féconde Sous le regard de Dieu.
ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Dans ta corolle s'élabore
Le suc puissant du grain;
Le soleil l'achève et le dore :
Nous en ferons du pain !
O fleur laborieuse et chaste, Salut, ô fleur du blé,
Toi qui t'épanouis sans faste Dans l'épi barbelé !
CHARLES BAUDELAIRE
CHARLES BAUDELAIRE
{£^7^^ harles Baudelaire naquit à Taris en 1821 . En 1 8 57 JJftffiÙ M publia son volume de vers les Fleurs du Mal. Tarmi ses ZÈ^^r^. œuvres en prose les plus justement appréciées, on peut citer les Paradis artificiels et les Histoires extraordinaires.
« 'Baudelaire, dit Sainte-Beuve, a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable, un kiosque bigarre, mais coquet et mystérieux, où Ion récite des sonnets exquis, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses dune porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui depuis quelque temps attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la Folie Baudelaire. »
oi côté de cette fantaisie narquoise du maître critique, rapportons ces quelques mots adressés au poète par Victor Hugo :
« 1)ous dote^ le ciel de V art don ne sait quel rayon macabre; vous créei un frisson nouveau. »
Le nom de 'Baudelaire évoque dans notre pensée quelque chose de bigarre , d étrange et de funèbre comme la danse des morts de Mans Holbein ou les sombres chapitres d Edgar d Toë. C est un génie de la même famille, hanté des esprits noirs. Il a souvent abusé du haschisch pour avoir des visions, comme les fameux disciples du Vieux de la ^Montagne. Ces causes peuvent très bien expliquer à la longue l'espèce de trouble cérébral qui a dû hâter sa fin.
82 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
^Aérienne , subtile et raffinée, la poésie de 'Baudelaire nous rappelle les riches scarabées des humides régions chaudes, cuirassés d'or et de vermillon, qui planent sur le miroir des eaux profondes, parmi les fleurs viveuses aux violentes couleurs et aux parfums troublants.
Ceux qui se hasardent dans ces fatales contrées y cheminent à pas inquiets, dans une atmosphère de malaria, insalubre pour les hommes, et n'en rapportent que des fièvres paludéennes.
zMais fauteur avait parfaitement conscience de son état morbide; aussi ses fleurs du mal sont-elles les bien-nommées, et devons-nous remercier ce grand malade aristocratique d'un nervosisme suraigu, qui, dans (Intervalle de ses crises, a su jouer d'un si merveilleux instrument.
Les œuvres de Baudelaire ont été publiées par éM. Calmann Lévy.
André Lemoyne.
LES CHcATS
Les amoureux fervents et les savants austères j Aiment également, dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté, Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; L'Erèbe les eût pris pour des coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;
CHARLES BAUDELAIRE
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Ic4 CLOCHE FÊLÉE
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, •Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux, Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !
Moi, mon âme est fêlée, et lorsque en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts !
VO&C JUcA^C cAUX EZK FE\S
Ouand don Juan descendit vers l'onde souterraine, Et lorsqu'il eut donné son obole à Caron, Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène, D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
84 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, Des femmes se tordaient sous le noir firmament, Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages, Tandis que don Luis avec un doigt tremblant Montrait à tous les morts errant sur les rivages Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, Près de l'époux perfide et qui fut son amant, Semblait lui réclamer un suprême sourire Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre Se tenait à la barre et coupait le flot noir; Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
\EmOT{VS TOSTHUéME
LORSOJJE tu dormiras, ma belle ténébreuse, j Au fond d'un monument construit en marbre noir, Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, Empêchera ton cœur de battre et de vouloir, Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
CHARLES BAUDELAIRE. Sj"
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite, De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? » — Et le ver rongera ta peau comme un remords.
L'HOM&ÎE ET Loi éME\
Homme libre, toujours tu chériras la mer. La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets : Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ; O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remord, Tellement vous aimez le carnage et la mort, O lutteurs éternels, ô frères implacables!
TCvvj^iERRE Dupont naquit à Lyon en 18 21. Orphelin de bonne- "^feT heure, il fut recueilli par* un Je ses parents et fit de brillantes 5^7Q^ études au collège de-Largentière. Ce fut Charles 'Baudelaire qui le patronna de son fraternel accueil littéraire dès quil vint à Taris, oui il fut bientôt célèbre en chantant les Bœufs, la Véronique et le Chant des Ouvriers, cAujourdliui ses refrains politiques et socialistes sont à peu près oubliés, mais la grâce naïve et rustique du chanteur restera son plus beau titre de gloire.
cArmand Silvestre, qui- Fa, connu, dans ses dernières années, en parle ainsi :
a Une tète douce et ravagée encadrée de cheveux noirs encore, un profil' d une régularité admirable, un sourire dîme apostolique douceur, un homme que n avait aigri aucun des déboires- de la vie,. un des plus grands poètes de cet âge, à mon humble avis, le seul dont des vers seront un jour comparés à ceux de La Fontaine, dont ils ont souvent le tour ingénu et qiiils égalent quelquefois par le sentiment exquis des choses de la nature. Celui î qui a dit de la fraise :
Rouge au dehors, blanche au dedans, Comme les lèvres -sur les dents,
et qui a défini ainsi t hirondelle :
Petits pieds noirs avec deux .grandes -ailes,
celui qui a écrit les Pins, le Chant des Ouvriers, Ma Vigne, et les admirables idylles quon a le tort de ne pas réimprimer, était certainement un poète de race. »
Ses œuvres sont éditées par £MzM. Garnier frères et Tlon & ZN^ourrit.
Loi VÈ^O^IQUE
Quand les chênes, à chaque branche, Poussent leurs feuilles par milliers, La véronique bleue et blanche Sème les tapis à leurs pieds 5 Sans haleine, à peine irisée, Ce n'est qu'un reflet de couleur, Pleur d'azur, goutte de rosée, Que l'aurore a changée en fleur.
Douces à voir, 6 véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
Les violettes sont moins claires, Les bluets moins légers que vous, Les pervenches moins éphémères Et le myosotis moins doux.
Le dahlia, non plus la rose, N'imiteront point votre azur; Votre couleur bleue est éclose Simplement comme un amour pur.
88 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
Le papillon bleu vous courtise, L'insecte vous perce le cœur, D'un coup de bec l'oiseau vous brise, Que guette à son tour l'oiseleur.
Rêveurs, amants, race distraite, Vous effeuilleront au hasard, Sans voir votre grâce muette, Ni votre dernier bleu regard.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
O fleur insaisissable et pure, Saphir dont nul ne sait le prix, Mêlez-vous à la chevelure De celle dont je suis épris; Pointillez dans la mousseline De son blanc peignoir entr'ouverr, Et dans la porcelaine fine Où sa lèvre boit le thé vert.
Douces à voir, 6 véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
Fleurs touchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir; Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir.
O véroniques ! sous les chênes Fleurissez pour les simples cœurs Qui, dans les traverses humaines, Vont cherchant les petites fleurs.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
Lvi éMÈ\E JEoA^d^E
Da n s la vie on ne reste guères A l'âge riant des amours, Les ans vont comme les rivières, Et rien n'en peut barrer le cours.
Je ne suis plus la fille fraîche Que l'on appelait Jeanneton; Le soleil a rougi la pêche, Le rosier n'est plus en bouton.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
00 ANTHOLOGIE DU XIXe SI ÈCLE.
Quand j'étais encore jeunette, Une autre ne posait pas mieux Le papillon de sa cornette Et le chignon de ses cheveux; Maintenant c'est une autre affaire, II s'agit bien de coqueter. ..
Du jour qu'on est mère et fermière, On a d'autres chiens à fouetter.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
C'est la moisson, c'est la vendange, Les semailles, la fenaison ; C'est la lessive, et tout ça mange, Tout ça boit plus que de raison.
Il faut qu'à tout je remédie, Le bétail est ensorcelé, Les enfants ont la maladie, Cette nuit la vache a vêlé.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
Venez, poules à crête rouge, Et mon beau coq tambour-major!
J'aime que tout ce monde bouge, Je vois remuer mon trésor :
Ces marcassins, ce veau qui tette, Ces canetons qui vont nageant, Cet agneau qui bêle à tue-tête, C'est pour moi le bruit de l'argent.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
C'est qu'il en faut dans un ménage De l'argent blanc, de l'or vaillant; On n'en gagne pour son usage Qu'en bien veillant et travaillant; Par-dessus, votre homme se grise, Et trébuche en rentrant au nid; On se bat, mais après la crise On s'embrasse, et tout est fini.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
<)2 ANTHOLOGIE DU X!Xe SIÈCLE
LES ToiWRJEcAUX
Voyez pairre aux bords des marais Ces taureaux dont les rudes traits, Le fanon superbe, Attirent plus d'un voyageur, Qui les regarde, tout songeur, De près tondre l'herbe.
On voit s'agiter les roseaux Partout où leurs larges naseaux
Soufflent leur haleine :
Leurs yeux ont des reflets sanglants, Leur poil flotte sur leurs fronts blancs
En touffes de laine.
Dans ces taureaux à l'œil de feu L'Egypte aurait choisi son Dieu.
Pour ses sacrifices Rome eût pris le plus argenté, Le plus fier, qui passe en beauté
Les blanches génisses.
Leurs cornes menacent le ciel Et perceraient d'un coup mortel,
En rase campagne, Le plus vaillant toréador Qui moissonne la gloire et l'or
Aux cirques d'Espagne.
Qu'il vienne à passer par hasard Une génisse au doux regard,
Vers leur marécage, Ils feront, sauvages amants, Retentir de mugissements
Rivière et pacage.
Restez iibres dans le déserr, Broutez le pâturage vert,
Fuyez nos entraves!
Loin des tyrans et des bourreaux, Paissez en liberté, taureaux :
Les bœufs sont esclaves.
LES F^cAISES VES 'BOIS
Quand de juin s'éveille le mois, Allez voir les fraises des bois Oui rougissent dans la verdure, Plus rouges que le vif corail, Balançant comme un éventail Leur feuille à triple découpure.
Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli!
Rouge au dehors, blanche au dedans,, Comme les lèvres sur les dents,
La fraise épand sa douce haleine, Oui tient de l'ambre et du rosier; Quand elle monte du fraisier, On sait que la fraise est prochaine.
Qui veut des fraises du bois joli?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli!
O fraise ! un poète latin T'aurait fait mûrir sur le sein De Vénus ou de sa maîtresse; Je te préfère où tu te plais, A l'ombre où les rossignolets Modulent sans fin leur tendresse.
Qui veut des fraises du bois joli?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli !
Hélas! n'entends-je pas venir Un essaim qui vient vous cueillir?
Petits garçons, petites filles; Ils pillent fraises, fleurs et nids, Sans craindre les serpents tapis, Ni les guêpes, ni les chenilles.
Qui veut des fraises du bois joli ?
En voici,
En voici mon panier tout rempli,
De fraises du bois joli!
Dans l'écorce du coudrier Serrez les filles du fraisier :
Qu'elles ne voient plus la lumière-, A la halle pour quelques sous, Avec les panais et les choux, On va les vendre à la fruitière.
Qui veut des fraises du bois joli?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli!
La fontaine des Innocents Voit, la nuit, parmi les passants, Dormir plus d'une paysanne A qui son bras sert d'oreiller; La lune garde son panier, La lune blonde et diaphane.
Qui veut des fraises du bois joli?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli!
La belle aurait pu, sans souci, Manger ses fraises loin d'ici, Au bord d'une verte fontaine, Avec un joyeux moissonneur Qui l'aurait prise sur son cœur; Elle aurait eu bien moins de peine.
96 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE,
Oui veut des fraises du bois joli?
En voici, En voici mon panier tout rempli, De fraises du bois joli!
éMoi VIGC^E
Cette côte à l'abri du vent, Oui se chauffe au soleil levant Comme un vert lézard, c'est ma vigne; Le terrain en pierre à fusil Résonne et fait feu sous l'outil; Le plant descend en droite ligne Du fin bourgeon qui fut planté Par notre bisaïeul Noé.
Bon Français, quand je vois mon verre Plein de son vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas dans l'Angleterre.
Au printemps, ma vigne, en sa fleur, D'une fillette a la pâleur; L'été, c'est une fiancée Qui fait craquer son corset vert; A l'automne, tout s'est ouvert :
C'est la vendange et la pressée; En hiver, pendant son sommeil, Son vin remplace le soleil.
Bon Français, quand je vois mon verre Plein de son vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas dans l'Angleterre.
J'aime ma vigne en vieux jaloux.
Gare à ceux qui font les yeux doux
Et voudraient caresser la belle !
Mon sel pince le maraudeur,
Mais ne touche pas au rôdeur,
Au sorcier noir qui fait la grêle;
Quand il s'empare d'un coteau,
C'est comme un loup dans un troupeau
Bon Français, quand je vois mon verre Plein de son vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas dans l'Angleterre.
La cave où mon vin est serré Est un vieux couvent effondré, Voûté comme une vieille église; Quand j'y descends, je marche droit, De mon vieux vin je bois un doigt, Un doigt, deux doigts... et je me grise; A moi le mur et le pilier!
Je ne trouve plus l'escalier.
Bon Français, quand je vois mon verre Plein de son vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas dans l'Angleterre.
98 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
La vigne est un arbre divin, La vigne esc la mère du vin :
Respectons cette vieille mère, La nourrice de cinq mille ans, Qui, pour endormir ses enfants, Leur donne à téter dans un verre; La vigne est mère des amours, O ma Jeanne, buvons toujours'....
Bon Français, quand je vois mon verre Plein de son vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas dans l'Angleterre.
G USTAVE N A D AU D
ustave nadaud est né à T{oubaix. Fils d'un négociant du CfiÇprd, il fit ses études au collège T^ollin, et vint plus tard établir un magasin de tissus Tl 'ace des Victoires. (Avec ses premières chansons, dont il composait lui-même la musique, il eut rapidement une grande vogue sous le second Empire. Quoique nous soyons loin de la Mimi Pinson d'cdlfred de éMusset, de la Musette de éMurger et de la Lisette de déranger, on ne peut nier cependant F esprit, la verve et l entrain de fauteur des Deux Gendarmes. Les œuvres de U^Çadaud se trouvent che^ Jouaust.
LE TOéMiMlE\
LE vent est un sublime orchestre Qui fait vibrer l'écho terrestre Et fait l'arbre chanter.
Il souffle dans les branches folles Des sons qui semblent des paroles Et qu'on pourrait noter.
IOO ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Hier, je trouve sur ma route Un pommier qui causait.
Emu, je m'arrête, j'écoute.
Voici ce qu'il disait:
Passant qui regardes mes pommes, Tu vois sans doute que nous sommes
En plus d'un point pareils; Mes fruits sont amers ou suaves, Comme tes jours légers ou graves,
Nébuleux ou vermeils.
Que d'espérances avortées
Dans leur première fleur!
Que de croissances trop hâtées Que le ver perce au cœur !
Pourtant la sève germe et monte; Alors un prodigue sans honte
Sur nous lève la main; Il cueille sa vendange verte, Et vient couper l'artère ouverte
Au miel du lendemain.
Ou bien c'est l'homme au cœur de marbre,
L'avare froid et dur, Qui laisse dessécher sur l'arbr-
Mon sang liquide et mûr.
Ainsi vous récoltez sans cesse,
Par trop de hâte ou de paresse,
Le fruit vert ou gâ.^é.