U&C COUCHER VE SOLEIL
Su r la côte d'un beau pays, Par delà les flots pacifiques, Deux hauts palmiers épanouis Bercent leurs palmes magnifiques.
A leur ombre, tel qu'un Nabab Qui, vers midi, rêve et repose, Dort un grand tigre du Pendj-Ab, Allongé sur le sable rose ;
Et, le long des fûts lumineux, Comme au paradis des genèses, Deux serpents enroulent leurs nœuds Dans une spirale de braises.
Auprès, un golfe de satin, Où le feuillage se reflète, Baigne un vieux palais byzantin De brique rouge et violette.
Puis, des cygnes noirs, par milliers, L'aile ouverte au vent qui s'y joue, Ourlent, au bas des escaliers, L'eau diaphane avec leur proue.
24 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
L'horizon est immense en pur; A peine voit-on, aux deux calmes, Descendre et monter dans l'azur La palpitation des palmes.
Mais voici qu'au couchant vermeil L'oiseau Rok s'enlève, écarlate :
Dans son bec il tient le soleil, Et des foudres dans chaque patte.
Sur le poitrail du vieil oiseau, Qui fume, pétille et s'embrase, L'astre coule et fait un ruisseau Couleur d'or, d'ambre et de topaze.
Niagara resplendissant, Ce fleuve s'écroule aux nuées, Et rejaillit en y laissant Des écumes d'éclairs trouées.
Soudain le géant Orion, Ou quelque sagittaire antique, Du côté du septentrion Dresse sa stature athlétique.
Le chasseur tend son arc de fer Tout rouge au sortir de la forge, Et, faisant un pas sur la mer, Transperce le Rok à la gorge.
D'un coup d'aile l'oiseau sanglant S'enfonce à travers l'étendue; Et le soleil tombe en brûlant, Et brise sa masse éperdue.
LECONTE DE LISLE. 2f
Alors des volutes de feu Dévorent d'immenses prairies, S'élancent, et, du zénith bleu, Pleuvent en flots de pierreries.
Sur la face du ciel mouvant
Gisent de flamboyants décombres;
Un dernier jet exhale au vent
Des tourbillons de pourpre et d'ombres ;
Et, se dilatant par bonds lourds, Muette, sinistre, profonde, La nuit traîne son noir velours Sur la solitude du monde.
(Poèmes barbares)
LcA XimENlcA
EN Castille, à Burgos, Hernan, le Justicier, Assis, les reins cambrés, dans sa chaise à dossier, Juge équitablement démêlés et tueries, Foi gardée en Léon, traîtrise en Asturies, Riches-hommes, chauffés d'avarice, arrachant Son escarcelle au Juif et sa laine au marchand, Et ceux qui, rendant gorge après leur équipée, Ont sauvé le chaudron, la bannière et Tépée.
Or, les arrêts transmis par les scribes, selon Les formes, au féal aussi bien qu'au félon, Les massiers dépêchés, les sentences rendues, Les délinquants ayant payé les sommes dues,
20 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Pour tout clore, il advient que trente fidalgos Entrent, de deuil vécus, et par deux rangs égaux. La Ximena Gomez marche au centre. Elle pleure Son père mort pour qui la vengeance est un leurre.
La sombre cape enclôt de plis roides et longs Son beau corps alangui, de l'épaule aux talons; Et, de l'ombre que fait la coiffe et qu'il éclaire, Sort comme un feu d'amour, d'angoisse et de colère. Devant la chaise haute, en son chagrin cuisant, Elle heurte aux carreaux ses deux genoux, disant :
— Seigneur! donc, c'est d'avoir vécu sans peur ni blâme,
Que, six mois bien passés, mon père a rendu l'âme
Par les mains de celui qui, hardi cavalier,
S'en vient, pour engraisser son faucon familier,
Meurtrir au colombier mes colombes fidèles
Et me teindre la cotte au sang qui coule d'elles!
Don Rui Diaz de Vivar, cet orgueilleux garçon,
Méprise grandement, et de claire façon,
De tous tes sénéchaux la vaine chevauchée,
Cette meute sans nez sur la piste lâchée,
Et qu'il raille, sachant, par flagrantes raisons,
Que tu ne le veux point forcer en ses maisons.
Suis-je d'un sang si vil, de race tant obscure,
Roi, que du châtiment il n'ait souci ni cure?
Je te le dis, c'est faire affront à ton honneur
Que de celer le traître à ma haine, Seigneur !
Il n'est point roi celui qui défaille en justice,
Afin qu'il plaise au fort et que l'humble pâtisse
Sous l'insolente main, chaude du sang versé!
Et toi, plus ne devrais combattre, cuirassé
Ni casqué, manger, boire, et te gaudir en somme,
Avec la Reine, et dans son lit dormir ton somme,
Puisque ayant quatre fois tes promesses reçu, L'espoir de ma vengeance est quatre fois déçu, Et que d'un homme, ô Roi, haut et puissant naguère, Le plus sage aux Cortès, le meilleur dans la guerre, Tu ne prends point la race orpheline en merci ! —
La Ximena se tait quand elle a dit ceci.
Hernan répond :
— Par Dieu qui juge! damoiselle, Ta douloureuse amour explique assez ton zèle, Et c'est parler fort bien. Fille, tes yeux si beaux Luiraient aux trépassés roidis dans leurs tombeaux, Et tes pleurs aux vivants mouilleraient la paupière, Eussent-ils sous l'acier des cœurs durs comme pierre. Apaise néanmoins le chagrin qui te mord. Si Lozano Gomez, le vaillant Comte est mort, Songe qu'il offensa dune atteinte très grave L'honneur d'un cavalier de souche honnête et brave, Plus riche qu'Inigo, plus noble qu'Abarca, Du vieux Diego Lai nez à qui force manqua. Le Comte est mort d'un coup loyal, et, tout l'atteste, Dieu dans son paradis l'a reçu sans conteste. Si je garde don Rui, fille, c'est qu'il est tien. Certes, un temps viendra qu'il sera ton soutien, Changeant détresse en joie et gloire triomphante. —
Puis, cela dit, tous deux entrèrent chez l'Infante.
(Poèmes barbares)
28 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
L'ILLUSION SUT\ÊSME
Ou and l'homme approche enfin des sommets où la vie Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes deux ! Debout sur la hauteur aveuglément gravie, Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux.
Tandis que la nuit monte et déborde les grèves, Il revoit, au delà de l'horizon lointain, Tourbillonner le vol des désirs et des rêves Dans la rose clarté de son heureux matin.
Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre Par le même chemin solitaire, âpre et lent, Vous, stériles soleils, qui n'êtes plus que cendre, Et vous, ô pleurs muets, tombés d'un cœur sanglant!
Celui qui va goûter le sommeil sans aurore Dont l'homme ni le Dieu n'ont pu rompre le sceau, Chair qui va disparaître, âme qui s'évapore, S'emplit des visions qui hantaient son berceau.
Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse :
La montagne natale et les vieux tamarins,
Les chers morts qui l'aimaient au temps de sa jeunesse
Et qui dorment là-bas dans les sables marins.
Sous les lilas géants où vibrent les abeilles, Voici le vert coteau, la tranquille maison, Les grappes de Letchis, et les mangues vermeilles, Et l'oiseau bleu dans le maïs en floraison ;
LECONTEDELISLE. 2Ç
Aux pentes des Pitons, parmi les cannes grêles Dont la peau d'ambre mûr s'ouvre au jus attiédi, Le vol vif et strident des roses sauterelles Qui s'enivrent de la lumière de midi;
Les cascades, en un brouillard de pierreries, Versant du haut des rocs leur neige en éventail; Et la bise embaumée autour des sucreries, Et le fourmillement des Hindous au travail;
Le café rouge, par monceaux, sur l'aire sèche, Dans les mortiers massifs le son des calaous, Les grands parents assis sous la varangue fraîche, Et les rires d'enfants à l'ombre des bambous;
Le ciel vaste où le mont dentelé se profile, Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier ! Et le chant triste et doux des Bandes à la file Qui s'en viennent des hauts et s'en vont au quartier.
Voici les bassins clairs entre les blocs de lave; Par les sentiers de la savane, vers l'enclos, Le beuglement des bœufs bossus de Tamatave Mêlé dans l'air sonore au murmure des flots,
Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles, Le long de son corail merveilleux et changeant, Comme un essaim d'oiseaux les pirogues agiles Trempant leur aile aiguë aux écumes d'argent.
Puis, tout s'apaise et dort. La lune se balance, Perle éclatante, au fond des cieux d'astres emplis ; La mer soupire et semble accroître le silence, Et berce le reflet des mondes dans ses plis.
3<D ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Mille arômes légers émanent des feuillages Où la mouche d'or rôde, étincelle et bruit; Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages, Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.
Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
Qui fis battre son cœur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane,
Ne parfumas qu'un jour l'ombre calme des bois!
O chère Vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore Au fond d'un cœur obscur et glacé désormais!
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté : Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté!
Mais quand il s'en ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut demeure enseveli, Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, O doux rêve, promis à l'infaillible oubli?
Et vous, joyeux soleils des naïves années, Vous, éclatantes nuits de l'infini béant, Qui versiez votre gloire aux mers illuminées, L'esprit qui vous songea vous entraîne au néant.
Ah! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol l'Espérance insensée, Qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas éternel ? .
LECONTE D E LI SLE . ^1
Soit! la poussière humaine, en proie au temps rapide. Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords, Les Dieux qu'elle a conçus et l'univers stupide Ne valent pas la paix impassible des morts.
(Poèmes tragiques)
LE TcAT^FUm IéMVÊeRJSSoAtBLE
Quand la fleur du soleil, la rose de Lahor, De son âme odorante a rempli goutte à goutte La fiole d'argile ou de cristal ou d'or, Sur le sable qui brûle on peut répandre toute.
Les fleuves et la mer inonderaient en vain Ce sanctuaire étroit qui la tint enfermée : Il garde en se brisant son arôme divin, Et sa poussière heureuse en reste parfumée.
Puisque par la blessure ouverte de mon cœur Tu t'écoules de même, 6 céleste liqueur, Inexprimable amour, qui m'enflammais pour elle!
Qu'il lui soit pardonné, que mon mal soit béni!
Par delà l'heure humaine et le temps infini
Mon cœur est embaumé dune odeur immortelle!
(Poèmes tragiques)
32 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
S&LC\qA FcA&ÎES
L'immense mer sommeille. Elle hausse et balance Ses houles où le ciel met d'éclatants îlots. Une nuit d'or emplit d'un magique silence La merveilleuse horreur de l'espace et des flots.
Les deux gouffres ne font qu'un abîme sans borne De tristesse, de paix et d'éblouissement, Sanctuaire et tombeau, désert splendide et morne Où des millions d'yeux regardent fixement.
Tels, le ciel magnifique et les eaux vénérables Dorment dans la lumière et dans la majesté, Comme si la rumeur des vivants misérables N'avait troublé jamais leur rêve illimité.
Cependant, plein de faim dans sa peau flasque et rude, Le sinistre Rôdeur des steppes de la mer Vient, va, tourne, et, flairant au loin la solitude, Entre-bâille d'ennui ses mâchoires de fer.
Certes, il n'a souci de l'immensité bleue, Des Trois Rois, du Triangle ou du long Scorpion Qui tord dans l'infini sa flamboyante queue, Ni de l'Ourse qui plonge au clair Septentrion.
Il ne sait que la chair qu'on broie et qu'on dépèce, Et, toujours absorbé dans son désir sanglant, Au fond des masses d'eau lourdes d'une ombre épaisse Il laisse errer son œil terne, impassible et lent.
Tout est vide et muet. Rien qui nage ou qui flotte, Qui soit vivant ou mort, qu'il puisse entendre ou voir. Il reste inerte, aveugle, et son grêle pilote Se pose pour dormir sur son aileron noir.
Va, monstre ! tu n'es pas autre que nous ne sommes, Plus hideux, plus féroce, ou plus désespéré. Console-toi! demain tu mangeras des hommes, Demain par l'homme aussi tu seras dévoré.
La Faim sacrée est un long meurtre légitime Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissants, Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime, Devant ta face, ô Mort, sont tous deux innocents.
(Poèmes tragiques)