AMEDEE ROLLAND
médée Rolland, né à Taris en 18 ip, nous appartient comme Fauteur de deux recueils lyriques: Matutina et le Fond du Verre, ouvrages spirituels, faciles, mais dans lesquels on trouve plus d'étrangeté que d originalité.
Il a en outre donné en poésie la Comédie de la Mort, qui marque par un grand effort la fin de cette vie épuisée par la recherche de la singularité et de la fausse force ; f appelle ainsi celle qui se montre autrement que par le résultat, ce II y a dans ce poème de la Mort, comme dit zM. o4. Hersier, au milieu de beaucoup S enflure et de déclamation, quelques tableaux sincères et frappants, les uns par ï énergie, les autres par le genre. C est le premier et le dernier grand effort épique d'cAmédée Rolland et son auvre vraie. »
Cest encore à cAmédée T{plland que nous devons Cadet- Roussel, le Parvenu et le Marchand malgré lui.
André Lemoyne.
TcATSrfGE
Tout là-bas, là-bas, près d'un fouillis d'aunes, Esc un ruisseau clair, au rire argentin, Où les merles vont lustrer leurs becs jaunes, Lorsqu'à l'horizon rougit le matin.
AMÉDËE ROLLAND.
Les grillons bavards courent dans les mousses, Mille insectes d'or aux reflets changeants Répandent dans l'air leurs musiques douces, La cigale sonne au milieu des champs.
Tout humide encor, le vent qui vous lèche Arrive, chargé de'molles senteurs, Avec un parfum de luzerne fraîche, De trèfles fauchés et de foin en fleurs.
Au loin, le soleil fait flamber la paille Des grands seigles mûrs par le vent troublés; La grive est aux ceps; on entend la caille Qui chante son chant dans le fond des blés.
Et ce grand concert de voix de la terre Se trouve parfois percé tout à coup Par le cri rêveur et plein de mystère Du coucou qui pleure on ne sait pas où.
Nous allons là-bas, là-bas, sous les aunes, Près du ruisseau clair, au rire argentin, Où les merles vont lustrer leurs becs jaunes, Lorsqu'à l'horizon rougit le matin.
ALFRED BUSQJJET
LFRED BuSQJJET, né le iç décembre 18 IÇ, débuta dans les lettres en 184.3. Ce fut seulement en 18 ^4. que parut ^È?£s^ Le Poème des Heures, annoncé bien des années auparavant, appréciée de la haute critique, goûtée des lettrés, des délicats, cette belle œuvre ri arriva pas jusqu au grand public dont ï auteur dédaignait le suffrage, mais elle classa du premier coup oAlfred 'Busquet au rang des poètes.
Il publia successivement en 1861 La Nuit de Noël, et en 1872 Représailles, poésies patriotiques inspirées par la guerre de 1870.
Ses dernières œuvres ne furent réunies qu après sa mort; deux volumes de Poésies, qui contiennent toute sa vie, Le Triomphe de l'Amour drame en vers, puis une pièce en prose, La Comédie du Renard, charmanie et intéressante restauration du moyen âge.
cAlfred 'Busquet était un poète timide, rêveur mais non paresseux; il évitait le bruit, et, par une pudeur littéraire asse^ rare, redoutait la publicité. cM. {Maxime Gaucher a dit de lui dans la Revue Bleue:
« V homme ne se livre pas tout entier par des confidences comme en font certains poètes, — confidences qui sont des confessions générales; — il se laisse deviner. cA travers les voiles discrets on entrevoit une nature tendre, rêveuse, quelque peu indécise et faite pour la contemplation plus que pour faction. Le poète a cette physionomie particulière qu il est tour à tour de toutes les écoles sans s être enrégimenté dans aucune. Tantôt cest un classique pur, tantôt un héritier de Chénier, tantôt un romantique
ALFRED BUSQJJET. 37
hardi; à de certains moments on dirait un parnassien. Est-ce éclectisme? ÏT^on. Il napas tenté de fondre en une seule nuance les couleurs des différents drapeaux; il a été toujours lui-même en étant tour à tour celui-ci et celui-là: il a suivi la fantaisie et obéi à l'inspiration du moment. Ce qui donne cependant une certaine unité à ces pages si diverses de ton et d'allure, c'est qu'on y sent toujours comme une senteur d'antiquité, alors même quelles sont à la mode du jour. cAlfred 'Busquet était un adorateur fervent des littératures anciennes, et il s'en était si fortement imprégné qu'il en portait avec lui le parfum, sans y songer. Cest ainsi quil était chrétien et païen tout ensemble, mêlant aux cApàtres Sémclé, Trocris, les V^Çaïades et les 'Dryades. Ses vers font à la fois envier l'homme et apprécier le poète. » Les œuvres d'cAlfred 'Busquet ont été éditées par Hachette etcA. Lemerre.
LISeBO^C^KE
La mer ! L'immensité des flots bleus, puis le Tage, Le fort Juliano, fatal aux prisonniers, Et Bélem d'où Vasco le grand quitta la plage Pour frayer des chemins nouveaux aux nautoniers,
L'Ajuda, qui des ans subit déjà l'outrage, Des moulins tout pareils à de vieux pigeonniers, Des palais, des maisons qui, d'étage en étage, Se hissent dans les airs par de grands escaliers,
Des ruines et des fleurs, des tombes e: des roses, Et des vaisseaux ancrés au pied des arsenaux, Frissonnants, inquiets, pareils à des oiseaux,
^8 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Un peuple qui jadis aimait les grandes choses,
Et qui n'a conservé de sa prospérité
Que des haillons de pourpre et que sa vanité.
Je suis le Souvenir et je suis l'Espérance; Je promets le repos et je cherche le bruit; Du jour j'ai la douceur, j'en ai la transparence; J'ai la fraîcheur opaque et les voix de la nuit.
Le matin m'a donné sa rumeur et son trouble; A mes ordres le soir mit ses mourants échos ; Comme le double accord né d'une chanson double, Du matin et du soir je réunis les lots.
Mes sœurs m'ont reconnue à mon double visage, Je ne suis pas la Nuit, sans être encor le Jour. Ainsi, double à la fois et propre au double ouvrage, Hermaphrodite est femme et garçon tour à tour.
Tandis que l'Orient s'empourpre de féeries, Ton étoile, ô Vénus! pâlit à l'Occident; Le jour qui naît s'ébat dans les plaines fleuries, La nuit qui meurt s'éteint à l'horizon grondant.
Du choc de la lumière et de l'ombre jaillissent Mille petits flocons roses, bruns et lilas ; Formes d'oiseaux, de fleurs, de rochers, ils emplissent Les jardins de l'éther, qu'ils poudrent à frimas.
ALFRED BUSQJJET. 39
Un instant les vit naître, un instant les dissipe. « Tumultueux essaims, vifs comme le transport, Prompts comme les regrets qu'un plaisir anticipe, Où courez-vous ainsi? — Nous courons à la mort. »
Sur les prés et les bois un long voile de brume Se traîne, s'élevant dans les cieux réjouis; Comme un flot dentelé qui sème son écume, Il blanchit le sommet des monts épanouis.
C'est la rosée en fleurs qui monte, souveraine, Dans les cieux entr'ouverts, céleste réservoir; Remontée au matin avec l'aube prochaine, Elle redescendra dès que viendra le soir.
Le vent tôt éveillé la déchire : il la pousse Dans les sentiers perdus et les plaines de l'air; Des rocs rébarbatifs elle humecte la mousse, Et laisse un frais baiser sur le front du bois vert.
Rideau mouvant des cieux, sur d'invisibles tringles Elle glisse sans bruit, s'efface et disparaît, Laissant à tout brin d'herbe un pleur, tête d'épingles Qui tremblote, miroite, et flambe le guéret !
Un soir qu'elle errait, la Fortune Au bord d'un puits a rencontré L'Amour, voyageur égaré, Qui dormait au clair de la lune;
ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Le front méchant et l'air moqueur, Le bras replié sous la tête, En main sa flèche toujours prête, Il reposait, — le dur vainqueur!
« Cet enfant, tourmenteur du monde, Tu le tiens donc en ton pouvoir, Fortune que le ciel seconde!
Fais-le tomber au gouffre noir!
« L'instant est favorable : acquitte Les affronts que ton nom subit, Rachète ton passé, maudite, Délivre-nous de ce maudit!
« Venge les cieux, venge la terre, Du monstre charmant, abhorré ; Et que ton nom déshonoré Soit béni pour ce crime austère ! »
Sur la margelle où l'enfant dort, Voici que s'assoit la Fortune :
Elle l'éveille, et sans rancune L'arrache au péril de la mort !
Il ouvre un œil et se détire, Ramasse flèches et carquois, Puis fuit dans les airs sans rien dire, En souriant d'un air narquois;
La folle poursuit le volage, Soupire, et se met à rêver, Et recommence le voyage Qui ne peut jamais s'achever.