MAXIME DU CAMP
Connaissez-vous une terre propice, Un vallon pur, un horizon vermeil, Une île, un port, un rocher où je puisse, En liberté, vivre seul, au soleil?
CECI TUET^oA CELcd
Les échafauds sont hauts! De longues étincelles Brillent en jaillissant sur les glaives froissés ; Les rouges bastions ont de larges fossés; Le fusil resplendit aux mains des sentinelles !
Les canons accroupis autour des citadelles Touchent de leurs affûts les boulets entassés; Dans le champ du combat les soldats sont massés; Sous le ciel le vautour ouvre ses vastes ailes !
Quel tonnerre forgé par la main des Titans Pourra briser jamais les canons éclatants, Les glaives meurtriers allongés sur l'enclume,
Renverser Féchafaud, jeter les tours à bas,
Et combler les fossés abreuvés de combats? —
Qui donc tuera la guerre? — Un frêle outil, — la plume!
iHéodore de B an ville est né à zMoulins. Voué d'une Wi précocité extraordinaire, il publiait à îàge de dix-huit ans un premier recueil de vers, Les Cariatides (184.1). Son œuvre poétique est considérable ; citons seulement quelques titres et quelques dates: Les Stalactites (184.6), Odelettes (184.6), Odes funambulesques (18 57), Les Exilés (1866), Idylles prussiennes (1871), Les Princesses (1874). ^ a en outre écrit un certain nombre de comédies, telles que Le Beau Léandre fi8f6), Diane au bois (186]), Gringoire (1866J, Deidamia (1876), Socrate et sa femme (1886), ramenant ainsi au théâtre la poésie proscrite par les versificateurs de l'école du bon sens. ^Mentionnons enfin deux beaux poèmes dramatiques non destinés à la scène ; Riquet à la Houppe (1884.) et le Forgeron (1887).
On peut dire que Théodore de 'Banville est le dernier des 'Romantiques et le premier des Tarnassiens. Il a gardé encore des uns F enthousiasme, le coup d'aile; il a déjà, comme les autres, le souci absolu, presque superstitieux de la forme.
Sur plus d'un point il a été un rénovateur ou un novateur. Les poètes du xvmme siècle, et plus encore l'abbé Velille et ses contemporains, avaient déshonoré la mythologie. L'école de 1830, par réaction, l'avait presque complètement négligée. « Théodore de 'Banville, a dit Théophile Gautier, introduisant, comme Goethe, la blanche Tyndaride dans le sombre manoir
féodal du moyen âge, ramena dans le burg romantique le cortège des anciens Vieux.» Vans ses Odes funambulesques, il imagina aune nouvelle langue comique versifiée, appropriée à nos mœurs et à notre poésie actuelle, et qui procède du véritable génie de la versification française en cherchant dans la rime elle-même ses principaux moyens d expression. » Enfin, pensant que le poète doit être avant tout un bon ouvrier, Théodore de ''Banville a voulu qiiil possédât les instruments de travail les plus savants et les plus subtils. Tous les rythmes que Victor Hugo avait négligé de reprendre à 'l{pnsard et aux autres poètes de la Tléiade, il les a remis en honneur. Il a également restauré, par de parfaits exemples, les anciens poèmes à forme fixe tombés en désuétude, tels que le Rondel de Charles d' Orléans, le Dixain de Clément éMarot, la Ballade de François Villon et de La Fontaine.
Prince, voilà tous mes secrets, Je ne m'entends qu'à la métrique :
Fils du Dieu qui lance des traits, Je suis un poète lyrique,
dit-il dans l 'envoi de sa Ballade sur lui-même. Théophile Gautier, dans une page que nous abrégeons à regret, lia pas porté d'autre jugement : « 77 est, en effet, lyrique, invinciblement lyrique, et partout et toujours et presque malgré lui pour ainsi dire... Il nage au milieu des splendeurs et des sonorités, et derrière ses stances flamboient comme fond naturel les lueurs roses et bleues des apothéoses : quelquefois c est le ciel avec ses blancheurs d aurore ou ses rougeurs de couchant; quelquefois aussi la gloire en feux de Bengale I une fin d opéra. Banville a le sentiment de la beauté des mots; il les aime riches, brillants et rares, et il les place sertis d'or autour de son idée comme un bracelet de pierreries autour d un bras de femme; c est la un des charmes et peut-être le plus grand de ses vers. » En prose, Théodore de Banville a écrit des Contes qui cachent sous une forme éblouissante, sous une invention très chimérique en apparence, une philosophie et une observation subtiles. Il a donné en outre un volume de Souvenirs et plusieurs livres réunis sous le titre collectif de Petites Etudes, parmi lesquels le célèbre Traité de Poésie française, que doivent
1^4 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
lire et relire tous ceux qui se piquent non seulement de composer des vers, mais de comprendre et de goûter les poètes. Ses œuvres ont été publiées par c4. Lemerre.
Auguste Dorchain
LqA VIE ET Lc4 éMOT^T
J'ai vu ces songeurs, ces poètes, Ces frères de l'aigle irrité, Tous montrant sur leurs nobles têtes Le signe de la Vérité.
Et près d'eux, comme deux statues Qui naquirent d'un même effort, Se tenaient, de blancheur vêtues, Deux vierges, la Vie et la Mort.
J'ai vu le mendiant Homère, Le grand Eschyle au cœur sans fiel, Chauve, et dans sa vieillesse amère Insulté par le vent du ciel;
J'ai vu le lyrique Pindare, L'élève divin de Myrtis Dont un roi prenait la cithare, Comme le chevreau broute un lis ;
J'ai vu mon père Aristophane Blessé par des mots odieux, Et devant le peuple profane Défendant Eschyle et ses Dieux;
THÉODORE DE BANVILLE. l<\j
J'ai vu buvant la sombre lie De ses calices triomphants, Sophocle, accusé de folie Et maltraité par ses enfants;
J'ai vu portant l'affreux stigmate, Ovide fugitif, buvant Le lait d'une jument sarmate Au désert glacé par ie vent;
J'ai vu Dante en exil, et Tasse Abandonné par sa raison, Collant sa face morne et lasse Aux noirs barreaux de sa prison.
Pareil au lion qui soupire Sous le vil fouet de ses gardiens, Hélas ! j'ai vu le dieu Shakspere Aux gages des comédiens ;
J'ai vu Cervantes, pauvre esclave, Au bagne exhalant ses sanglots, Et Camoëns sanglant et hâve Luttant dans l'écume des flots;
J'ai vu, tant le destin se joue En des caprices insensés, Corneille marchant dans la boue Avec ses souliers rapiécés,
Et Racine, cet idolâtre, Tombant, les regards éblouis Par le tonnerre de théâtre Que lançaient les yeux de Louis,
j^j.6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Et Chénier, donc le trait rapide Atteignait sa victime au flanc, Versant sur l'échafaud stupide La belle pourpre de son sang.
Brillant de la splendeur première, Tous ces grands exilés des cieux, Tous ces hommes porte-lumière Avaient des astres dans leurs yeux.
Lorsqu'elle frappait notre oreille Avec le bruit du flot amer, Leur voix immense était pareille A la tumultueuse mer,
Et leur rire plein d'étincelles Semblait lancer dans l'aquilon Des flèches pareilles à celles De l'archer Phébus Apollon.
Pourtant sans foyer et sans joie, Sous les cieux inciéments et froids Ils traînaient leur misère, proie De la foule, ou jouet des rois.
Et dans ses colères, la Vie, Brisant ce qui leur était cher, D'une dent folle, inassouvie, Mordait cruellement leur chair.
Les mettant dans la troupe vile Des mendiants que nous raillons, Elle les poussait dans la ville Affublés de sombres haillons;
THÉODORE DE BANVILLE. lùf]
Sur eux acharnée en sa rage, Et voulant les réduire enfin, Elle leur prodiguait l'outrage, La pauvreté, l'exil, la faim,
Et les pourchassait, misérables «Qui n'espèrent plus de rachats, Ayant tous leurs fronts vénérables Souillés de ses impurs crachats !
Mais enfin la compagne sûre Venait; la radieuse Mort Lavait tendrement la blessure De leurs seins exempts de remord.
Ainsi que les mères farouches Qui sont prodigues du baiser, Elle les baisait sur leurs bouches Doucement, pour les apaiser.
Sous leurs pas, ainsi qu'une Omphale, Elle étendait au grand soleil La rouge pourpre triomphale Pour leur faire un tapis vermeil,
Et sur leurs fronts brillants de gloire Devant Je peuple meurtrier, Avec ses belles mains d'ivoire Elle attachait le noir laurier.
(Les Cariatides)
143 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Les Amours des bassins, les Naïades en groupe Voient reluire au soleil en cristaux découpés Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe. Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois. Où des enfants joueurs riait la folle troupe Parmi les lis d'argent aux pleurs du ciel trempés, Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe. Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
(Les Stalactites)
Viens. Sur tes cheveux noirs jette un chapeau de paille. Avant l'heure du bruit, l'heure où chacun travaille, Allons voir le matin se lever sur les monts Et cueillir par les prés les fleurs que nous aimons. Sur les bords de la source aux moires assouplies Les nénufars dorés penchent des fleurs pâlies; Il reste dans les champs et dans les grands vergers Comme un écho lointain des chansons des bergers, Et, secouant pour nous leurs ailes odorantes, Les brises du matin, comme des sœurs errantes, Jettent déjà vers toi, tandis que tu souris, L'odeur du pêcher rose et des pommiers fleuris.
(Les Stalactites)
c4 Lc4 FOC^T- GEORGES
O champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or !
O ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient Jeur vol !
Maison blanche où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit !
O source claire et froide, Qu'ombrageait le tronc roiJe D'un noyer vigoureux A moitié creux !
Sources ! fraîches fontaines !
Qui, douces à mes peines, Frémissiez autrefois Rien qu'à ma voix !
Bassin où les laveuses Chantaient, insoucieuses, En battant sur leur banc Le linge blanc !
ANTHOLOGIE DU XIXe SIECLE.
O sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre N'avaient pas^ abattu Le front chenu !
Tonnelles et coudrettes,.
Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les- vents !
O vignes purpurines, Dont, le long des collines,, Les ceps accumulés Ployaient gonflés 5
Où, l'automne venue,
La Vendange mi-nue
A l'entour du. pressoir
Dansait le soir !.
O buissons d'églantines, Jetant dans les ravines, Comme un chêne le gland,.
Leur fruit sanglant !
Murmurante oseraie, Où le ramier s'effraie, Saule au feuillage bleu, Lointains en feu !
Rameaux lourds de cerises !i Moissonneuses surprises A mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau !.
Antres, chemins, fontaines, Acres parfums et plaines, Ombrages et rochers Souvent cherchés !
Ruisseaux ! forêts ! silence !
O mes amours d'enfance !
Mon âme, sans témoins, Vous aime moins
Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose Et ces sombres massifs D'antiques ifs,
Et ce chemin de sable, Où j'eus l'heur ineffable, Pour la première fois, D'ouïr sa voix !
Où, rêveuse, l'amie Doucement obéie, S'appuyant à mon bras, Parlait tout bas;
Pensive et recueillie, Et d'une fleur cueillie Brisant le cœur discret D'un doigt distrait,
A l'heure où sous leurs voiles Les tremblantes étoiles Brodent le ciel changeant De fleurs d'argent.
(Les Stalactites)
1^2 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l'extase, Un marbre sans défaut, pour en faire un beau vase: Cherche longtemps sa forme, et n'y retrace pas D'amours mystérieux ni de divins combats. Pas d'Alcide vainqueur du monstre de Némée, Ni'de Cypris naissant sur la terre embaumée; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions, Ni de riant Bacchos attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes; Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l'ombre des lauriers en fleurs, ni d'Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lis. Qu'autour du vase pur, trop beau pour la bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d'acanthe Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux, d'un pas sûr et charmant, Les bras pendanrs le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.
(Les Stalactites)
Vo us en qui je salue une nouvelle aurore, Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, O bataillons sacrés !
Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts ! .
Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Cœurs tout extasiés, Quand mon cœur dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.
Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poètes,
A côté de Ronsard.
Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,
Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps;
Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques
Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.
Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie Et l'ode aux flots vainqueurs,
Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie Qui coula de nos cœurs.
Comme, aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine,
Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène
A mon maître divin,
1^4 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie Aux oiseaux de Cypris.,
Au rossignol des bois, à la rose pâlie, Au bleu myosotis !
Vous demanderez tous à mes vers de vous dire
Quelle fut la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire
De rose et de clarté !
Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille La chanson des hautbois,
Ruisselante de feux comme une aube vermeille, Rose et neige à la fois ;
Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine
Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine
Et l'escarboucle aux cieux.
On dirait à la voir que, de sa main profonde, Dieu, sur son trône assis,
A pétri de nouveau, pour en refaire un monde, Une Eve aux noirs sourcils !
Car elle est fière, et seule, ange mystérieuse, Sourit et marche encor
Avec la majesté d'une victorieuse A la cuirasse d'or,
Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne Sans tache et sans affront,
Elle pourrait aussi porter une couronne D'étoiles à son front,
THÉODORE DE BANVILLE. Iff
A ce front souriant, poli comme l'ivoire
Des lis inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire
Ses bandeaux ondulés !
Un signe querelleur folâtre sur sa joue
Qu'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue,
Est d'un petit enfant.
Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire
Des océans d'amour,
Et la même lumière en frémissant arrose
D'un ton timide et pur Sur un fond mat et clair les narines de rose
Et les veines d'azur.
Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,
O neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne
Sur le sein de Léda.
Cette tête ingénue et ce corps de déesse,
Ensemble harmonieux, Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse
Des enfants et des dieux.
Des grands camélias défiant les calices,
Telles, orgueil d'Eros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses
Du marbre de Paros.
If6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Dans ces temps où les dieux de l'Hellade vivante
Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante
Pour lui baiser les mains;
Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,
La déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d'argent !
Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos coeurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres
Et des premiers baisers,
Amants qui devez naître! et le doux nom de Laure,
Dans les vers cent fois lus, Et l'Elvire aux beaux yeux que le poète adore
Ne vous troubleront plus.
Et vous ferez chanter par quelque fier poète,
Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal.
(Le Sang de la Cetife)
Loi TcAUV\ETÉ VE \OTHSCHILV
L'autre jour, attendant vainement de l'argent Qui me vient du Hanovre, Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant Combien Rothschild est pauvre.
J étais sans sou ni maille, appuyé contre un fût,
Ainsi que Bélisaire; Mais, ce que je plaignis amèrement, ce fut
Rothschild et sa misère.
Oh! disais-je, le temps c'est de l'argent. Eh bien!
Sans que l'heure me presse, Je puis chanter selon le mode lesbien,
Ne pas lire La Presse,
Me tenir au soleil chaud comme un œuf couvé,
Et, bayant aux corneilles, Me dire que Laya, Ponsard et Legouvé
Ne sont pas des Corneilles;
Je puis voir en troupeaux, menant dès le matin
Les Amours à leurs trousses, Des drôlesses de lis, de pourpre et de satin,
Brunes, blondes et rousses;
Je puis faire des vers pour nos derniers neveux,
Et, sans qu'il y paraisse, Baiser pendant trois jours de suite, si je veux,
Le front de la Paresse!
Et Paris est à moi, Paris entier, depuis
Le café que tient Riche Jusqu'au théâtre où sont Alphonsine et Dupuis :
C'est pourquoi je suis riche!
Mais lui, Rothschid, hélas! n'entendant aucun son,
Ne faisant pas de cendre, Il travaille toujours et ne voit rien que son
Bureau de palissandre.
ICS ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Lorsque par les chevaux de flamme à l'Orient
Cent portes sont ouvertes, Et que, plein de chansons, je m'éveille en riant,
Il met ses manches vertes.
Tandis que pour chanter les Chloris je choisis
Ma cithare ou mon fifre, Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis,
Il met chiffre sur chiffre.
Il fait le compte, ô ciel!. de ses deux milliards,
Cette somme en démence, Et, si le malheureux s'est trompé de deux liards,
Il faut qu'il recommence!
O Monselet! tandis que bravant l'Achéron,
Chez Bignon tu t'empiffres, Le caissier de Rothschild dit: « Monsieur le baron!
Il faut faire des chiffres. »
Oh! que Rothschild est pauvre! Il n'a pas vu Lagny;
Il n'a jamais de joie.
Le riche est ce poète appelé Glatigny,
Le riche c'est Montjoye.
O Muse! que Rothschild est pauvre! Aux bois, l'été,
Jamais le soleil jaune Ne l'a vu. C'est pourquoi je suis souvent tenté
De lui faire l'aumône.
(Occidentales)
Quand son âme se fut tristement exhalée Par la blessure ouverte, et quand Penthésilée, Une dernière fois se tournant vers les cieux, Eut fermé pour jamais ses yeux audacieux, Des guerriers, soutenant son front pâle et tranquille, L'apportèrent alors sous les tentes d'Achille.
On détacha son casque au panache mouvant Oui tout à l'heure encor frissonnait sous le vent, Et puis on dénoua la cuirasse et l'armure; Et, comme on voit le cœur d'une grenade mûre, La blessure apparut, dans la blanche pâleur De son sein délicat et fier comme une fleur. La haine et la fureur crispaient encor sa bouche, Et sur ses bras hardis, comme un fleuve farouche Se précipite avec d'indomptables élans, Tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants.
Le divin meurtrier regarda sa victime.
Et, tout à coup sentant dans son cœur magnanime Une douleur amère, il admira longtemps Cette guerrière morte aux beaux cheveux flottants Dont nul époux n'avait mérité les caresses, Et sa beauté pareille à celle des Déesses. Puis il pleura. Longtemps, au bruit de ses sanglots, Ses larmes de ses yeux brûlants en larges flots Ruisselèrent, et, comme un lis pur qui frissonne, Il baignait de ses pleurs le front de l'amazone.
Tous ceux qui sur leurs nefs, jeunes et pleins de jours, Pour abattre Ilios environné de tours, L'avaient accompagné, fendant la mer stérile, Frémissaient dans leurs cœurs, à voir pleurer Achille.
IÔO ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Mais seul Thersite, louche et boiteux et tortu Et chauve, et n'ayant plus sur son crâne pointu Que des cheveux épars comme des herbes folles, Outragea le héros par ces dures paroles : « Cette femme a tué les meilleurs de nos chefs, Dit-il, puis, les ayant chassés jusqu'à leurs nefs, Envoya chez Aidés, les perçant de ses flèches, Des Achéens nombreux comme des feuilles sèches Que le vent enveloppe en son tourbillon fou ; Toi cependant, chacun le voit, cœur lâche et mou, Qui te plains et gémis comme le cerf qui brame, Tu pleures cette femme avec des pleurs de femme ! »
A ces mots, regardant le railleur insensé, Achille s'éveilla, comme un lion blessé Sur le sable sanglant qu'un vent brûlant balaie, Dont un insecte affreux vient tourmenter la plaie, Et, voyant près de lui ce bouffon sans vertu, Il le frappa du poing sur son crâne pointu.
Thersite expira. Car le poing fermé d'Achille Avait fait cent morceaux de son crâne débile, De même que l'argile informe cuite au four Est fracassée avec un grand bruit à l'entour, Alors que le potier, justement pris de rage Et fâché d'avoir mal réussi son ouvrage, En se ruant dessus brise un vase tout neuf. Il tomba lourdement, assommé comme un bœuf, Et, regardant encor la guerrière sans armes, Achille aux pieds légers versait toujours des larmes.
(Les Exilés)
THÉODORE DE BANVILLE. l6l
LES JoA'Upi&tlS
Parfois, lorsque mon âme échappe aux soins jaloux, Je revois dans un songe épouvantable et doux, Plein d'ombre et de silence et d'épaisses ramées, Les jardins où jadis passaient mes bien-aimées.
Mais voici qu'à présent les rosiers chevelus Sont devenus broussaille et ne fleurissent plus; Le temps a fracassé le marbre blanc des urnes; Le rossignol a fui les chênes taciturnes; Les nymphes de Coustou, les Sylvains et les Pans S'affaissent éperdus sous les lierres rampants; La flouve, le vulpin, les herbes désolées Ont envahi partout le sable des allées; Les larges tapis d'herbe aux haleines de thym, Où la lune éclairait les habits de satin Et les pierres de flamme aux robes assorties, Foisonnent maintenant de ronces et d'orties; Dans les bassins, les flots aux sourires blafards Sont cachés par la mousse et par les nénufars; L'étang, où tout un monde effroyable pullule, Ne voit plus sur ses joncs frémir de libellule; Le chaume est tout couvert d'iris; les églantiers Pendent, et de leurs bras couvrent des murs entiers; L'ombre triste, le houx luisant, les eaux dormantes Ont pris les oasis où dormaient mes amantes; La noire frondaison me dérobe les cieux Qu'elles aimaient, et dans ces lieux délicieux, Naguère tout remplis d'enchantements par elles, Meurt le gémissement affreux des tourterelles.
(Les Exilés)
IÔ2 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
cA GEORGES \OCHEG\OSSE
En fa n t dont la lèvre rit Et, gracieuse, fleurit Comme une corolle éclose, Et qui sur ta joue en fleurs Portes encor les couleurs Du soleil et de la rose!
Pendant ces jours filés d'or Où tu ressembles encor A toutes les choses belles, Le vieux poète bénit Ton enfance et le doux nid Où ton âme ouvre ses ailes.
Hélas! bientôt, petit roi, Tu seras grand! Souviens-toi De notre splendeur première.
Dis tout haut les divins noms Souviens-toi que nous venons Du ciel et de la lumière.
Je te souhaite, non pas De tout fouler sous tes pas Avec un orgueil barbare, Non pas d'être un de ces fous Oui sur l'or ou les gros sous Fondent leur richesse avare,
Mais de regarder les deux!
Qu'au livre silencieux Ta prunelle sache lire, Et que, docile aux chansons, Ton oreille s'ouvre aux sons Mystérieux de la lyre !
Enfant bercé dans les bras De ta mère, tu sauras Qu'ici-bas il faut qu'on vive Sur une terre d'exil Où je ne sais quel plomb vil Retient notre âme captive.
Sous cet horizon troublé, Ah! malheur à l'Exilé Dont la mémoire flétrie Ne peut plus se rappeler, Et qui n'y sait plus parler La langue de la patrie!
Mais le ciel, dans notre ennui, N'est pas perdu pour celui Qui le veut et le devine, Et qui, malgré tous nos maux, Balbutie encor les mots Dont l'origine est divine.
Emplis ton esprit d'azur!
Garde-le sévère et pur,
Et que ton cœur, toujours digne
De n'être pas reproché,
Ne soit jamais plus taché
Que le plumage d'un cygne !
164 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Souviens-toi du Paradis, Cher cœur! et je te le dis Au moment où nulle fange Terrestre ne te corrompt, Pendant que ton petit front Est encor celui d'un ange.
(Les Exiles)
cA cAVOLTHE GoAlFFE
Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.
C'est la sagesse! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain.
Souris, même au destin sévère!
Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.
Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.
« Cherchez les effets et les causes, »
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots! des mots! cueillons les roses.
(Odelettes)
THÉODORE DE BANVILLE. 1 6f
Loi \E1&QE VE ScAVcA
La reine Nicosis, portant des pierreries, A pour parure un calme et merveilleux concert D'étoffes, où réclair d'un flot d'astres se perd Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries.
Son vêtement tremblant chargé d'orfèvreries Est fait d'un tissu rare et sur la pourpre ouvert, Où l'or éblouissant, tour à tour rouge et vert, Sert de fond méprisable aux riches broderies.
Elle a de lourds pendants d'oreilles, copiés Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds Mille escarboucles font pâlir le jour livide.
Et, fière sous l'éclat vermeil de ses habits, Sur les genoux du roi Salomon elle vide Un vase de saphir d'où tombent des rubis.
(Les Princesses)
'BqALLo4VE VE SES 1{EG'I{ETS
pour l'an mil huit cent trente
Je veux chanter ma ballade à mon tour! O Poésie, ô ma mère mourante, Comme tes fils t'aimaient d'un grand amour Dans ce Paris, en l'an mil huit cent trente ! Pour eux les docks, l'autrichien, la rente, Les mots de bourse étaient du pur hébreu ;
I 66 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Enfant divin, plus beau que Richelieu, Musset chantait, Hugo tenait la lyre, Jeune, superbe, écouté comme un dieu.
Mais à présent, c'est bien fini de rire.
C'est chez Nodier que se tenait la cour. Les deux Deschamps à la voix enivrante Et de Vigny charmaient ce clair séjour. Dorval en pleurs, tragique et déchirante, Galvanisait la foule indifférente.
Les diamants foisonnaient au ciel bleu!
Passât la Gloire, avec son char de feu, On y courait comme un juste au martyre, Dût-on se voir écrasé sous l'essieu.
Mais à présent, c'est bien fini de rire.
Des joailliers connus dans Visapour Et des seigneurs arrivés de Tarente Pour Cidalise ou pour la Pompadour Se provoquaient de façon conquérante.
La brise en fleur nous venait de Sorrente! A ce jourd'hui les rimeurs, ventrebleu!
Savent le prix d'un lis et d'un cheveu : Ils comptent bien; plus de sacré délire! Tout est conquis par des fesse-Mathieu : Mais à présent, c'est bien fini de rire.