EUGÈNE MAN U EL. I7I
Ne le dis pas à cette fleur, Qui de ses cheveux glisse et tombe; Et, s'il faut mourir de douleur, Ne le dis pas même à la tombe :
Car ni l'ami n'est assez pur, Ni la fleur n'est assez discrète, Ni le papier n'est assez sûr, Pour ne pas trahir le poète;
Ni le flot qui monte assez prompt Pour couvrir la trace imprimée, Ni le sommeil assez profond, Ni la tombe assez bien fermée!
(Pages intimes)
LcA T^O'BE
Dans l'étroite mansarde où glisse un jour douteux, La femme et le mari se querellaient tous deux. Il avait, le matin, dormi, cuvant l'ivresse, Et s'éveillait brutal, mécontent, sans caresse, Le regard terne encore, et le geste alourdi, Quand l'honnête ouvrier se repose, à midi. Il avait faim; sa femme avait oublié l'heure; Tout n'était que désordre aussi dans sa demeure; Car le coupable, usant d'un stupide détour, S'empresse d'accuser, pour s'absoudre à son tour! « Qu'as-tu fait? d'où viens-tu? réponds-moi. Je soupçonne Une femme qui sort et toujours m'abandonne. — J'ai cherché du travail : car, tandis que tu bois, Il faut du pain pour vivre, et, s'il gèle, du bois!
I72 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
— Je fais ce que je veux!
— Donc je ferai de même!
— J'aime ce qui me plaît!
— Moi, j'aimerai qui m'aime!
— Misérable!... »
Et soudain, des injures, des cris, Tout ce que la misère inspire aux cœurs aigris; Avec des mots affreux mille blessures vives; Les regrets du passé, les mornes perspectives, Et l'amer souvenir d'un grand bonheur détruit. Mais l'homme, tout à coup :
« A quoi bon tout ce bruit?
J'en suis las! Tous les jours, c'est dispute nouvelle, Et c'est par trop souvent me rompre la cervelle. Beau ménage vraiment que le nôtre, après tout ! Je prends, à vivre ainsi, l'existence en dégoût. Rien ne m'attire plus dans cette chambre sombre Où la chance est mauvaise, où des malheurs sans nombre M/ont accablé. »
La femme aussitôt :
« Je t'entends.
Eh bien, séparons-nous ! D'ailleurs, voilà longtemps Que nous nous menaçons.
— C'est juste!
— En conscience, • J'ai déjà trop tardé.
— J'eus trop de patience.
Une vie impossible!
— Un martyre!
— Un enfer!
— Va-t'en donc! dit la femme, ayant assez souffert; Garde ta liberté; moi, je reprends la mienne!
C'est assez travailler pour toi. Quoi qu'il advienne, J'ai mes doigts, j'ai mes yeux: je saurai me nourrir.