EMILE CHEVÉ
— Sur un feu souterrain les flots semblent bouillir, Et de tous les côtés viennent vous assaillir.
— L'Océan est un champ hérissé de collines D'un vert-bleu translucide aux lueurs cristallines, Que couronne d'argent un panache écumeux Dont jusqu'à nos huniers monte l'embrun spumeux. Un bras semble hacher sa liquide surface.
— La lame est verticale et s'écroule sur place; Subite elle se lève et s'affaisse d'un bloc, Comme sous le plafond d'un invisible roc.
— Une houle enragée, énorme, enfle ses ondes, Qu'on voit se dérouler, lourdes, lentes, profondes, Avec une terrible et sombre majesté,
Sous les flancs du navire en tous sens cahoté.
— Et tout arrache à bord du vaisseau, que la brise Ne vient plus appuyer. Tout craque, fend, se brise.
— Chaque mât, comme un jonc, plie en son écambrai.
— Les coutures des ponts partout crachent le brai.
— La vergue aux élongis casse palans et drosse.
— L'ancre échappe, rompant saisine et serre-bosse, Et reste suspendue à sa chaîne, crevant
A chaque inclinaison le bordé de l'avant.
— On voit tout le dormant suer tant il travaille, Et les crocs des canons jouer dans la muraille.
— La cloison ploie et cède, et l'on entend des cris Partir du haut en bas au milieu des débris : Plaintes, rires, jurons. On tombe, l'on se blesse, On gliss?, on se raccroche, et c'est une prouesse Que de pouvoir aller, sans se casser le cou,
De tribord à bâbord. Bientôt, on devient fou De rage, et de malaise on est presque malade.
— La barque est devenue un panier à salade. — On ne peut ni dormir, ni manger, ni marcher, Et l'on n'a pas un coin sûr où pouvoir nicher.
2^0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
— Bref, secoué, moulu des pieds jusqu'à la tête, Vous appelez le grain, la trombe, la tempête, Tout ! plutôt que ce calme et que ce temps si beau Par lequel vous sentez s'en aller par lambeau Le vaisseau sous vos pieds, et que cette furie De ressauts, dont chacun amène une avarie.
Et l'on voit dans le Nord, dressé férocement, Noir, et tombant à pic dans un remous fumant, De la Côte de fer courir le mur dantesque Que bat éperdûment la houle gigantesque.
(Chaos)
PHILOXENE BOYER i 830-1 S68
ERS iStï, quittant Grenoble où il avait achevé des études à la VaNVc^ l^onsard sous la direction d'un père, Inspecteur de l'Univer- S^&Sk-À site, Thiloxène 'Boyer venait à Taris débuier sous î illustre patronage de Victor Hugo. 'Reprenant en quelque sorte l'office de l'aimable zMéry, il multiplia les strophes de circonstance, vers d anniversaires, dédicaces, cantates, etc. Il porta à la perfection ce que ton pourrait appeler l improvisation savante, tant il y a d'étalage d'érudition dans ces œuvres nées d'un jet facile.
Les pages lyriques ont été recueillies quelques mois avant sa mort, sous ce titre : Les deux Saisons. Le volume a trahi quelque peu l'espoir des lettrés. Il y a plus d'esprit et de science que de sentiment et d'inspiration dans ces poèmes qui ne sont souvent que de longs madrigaux. Quelques pièces néanmoins sont très spirituelles, et deux ou trois éloquentes et d'une intonation qui s'impose.
Emmanuel des Essarts.
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