‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 7 sur 131 · L. Ulbach · texte numérisé non relu

L. Ulbach

LE 2ï^/^ V'HE'FJBE

Demi-n u sur le gazon Un enfant joue. Un garçon Fort, superbe 5 Quatre ans; il en vivra cent.

Ce bel enfant florissant

Cueille une herbe.

Il la met entre ses dents.

Juin rit dans les deux ardents.

L'enfant joue

AUGUSTE VAC QJU E R I F . 47

Et chante en mordant sa fleur.

... Qu'as-tu donc? Quelle pâleur A ta joue !

Tout à coup on voit l'enfant, Livide et comme étouffant,

Bouche amère, Sueur au front, se rouler Et, frissonnant, appeler...

Pauvre mère !

Dépêche-toi d'accourir Pour voir ton enfant mourir !

Le cher être, Qui, lui, n'était pas méchant, Ne soupçonnait pas qu'un champ

Est un traître.

Cette herbe était un poison.

Quel vide dans la maison !

Ah ! nature !

Ah ! tes produits, les voilà !

Création qui hais la

Créature !

Un autre petit enfant, Livide, et comme étouffant,

Bouche amère, Sueur au front, s'affaiblit...

Demain on fera son lit

Dans la terre.

AN

THOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Mères ! le bonheur esc coure.

Le médecin! il accourt!

Il commande Pour le cher être abattu Une herbe dont la vertu

Est très grande.

On a le flacon d'un bond !

Mais le petit moribond,

Que dégoûte L'aspect seul de la cuiller, Refuse d'en avaler

Une goutte.

Il s'obstine et se roidit.

Le docteur, dont il maudit

La visite, Entre ses dents qu'il défend Fourre la cuiller... L'enfant

Ressuscite !

Il se refait par degrés.

Et bientôt vous le verrez

Fort, superbe; Il expirait en naissant; Quatre ans ; il en vivra cent...

Et cette herbe

Oui rouvre ainsi ses doux yeux A la lumière des cieux,

Chose étrange, Cet aide du médecin, Est justement l'assassin

De l'autre ange !

AUGUSTE VACQJUERIE. 49

La nature alors parla :

« Oui, c'est vrai, l'herbe qui l'a

Arrachée, La douce proie, au trépas, Oui, c'est l'herbe que tu m'as

Reprochée.

« Un peu de son suc ami Refait de l'enfant blêmi

L'enfant rose; Mais il faut savoir comment, Et l'apprêt, et le moment,

Et la dose.

« Il faut savoir ! C'est le mot.

Je vous aime, mais il faut

Que l'on m'aide.

La science, elle, m'absout.

Hommes, rien n'est poison, tout

Est remède.

« Tout est bon pour le savant.

La même plante est, suivant

L'occurrence, Le meurtre ou la guérison.

Il n'existe qu'un poison,

L'ignorance. »

LEU\ m<AtRJ<AGE

1 n s 1, c'était pour lui que tu venais au monde \ C'était pour lui ta grâce et ta beauté profonde Et les dons par monceau

fO ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Dont, en leur qualité de fée et de génie, Ton père glorieux et ta mère bénie Ont doté ton berceau !

C'est pour Charles, — tu vois aussi comme il t'adore ! C'est pour lui que l'amour avait, dès leur aurore,

Dans la première fleur De leur Avril, à l'âge où l'âme ouvre son aile, Marié pour toujours au plus grand la plus belle,

La meilleure au meilleur !

C'est à mon Villequier qu il t'avait destinée ! Oh! comme le printemps sera beau cette année !

Comme, sous ton regard, Tout va fleurir autour de la douce demeure ! Et comme l'hirondelle accourra de bonne heure

Et nous quittera tard !

Oh ! le jardin, le parc, la colline, la plaine,

Les sentiers, les oiseaux dont la feuillée est pleine,

Comme ils t'attendent tous !

Avec quelle fierté d'être à jamais ton hôte Le bois va dire au fleuve et la rive à la côte :

« Sais-tu qu'elle est à nous? »

Comme ils seront tous fiers de leur jeune maîtresse ! Comme le fleuve va vous inviter sans cesse

Aux courses en bateau, Et, quand il te tiendra, de quelle lèvre tendre Il baisera la main que tu laisseras pendre

Dans la fraîcheur de l'eau !

Arrive, et tu vas voir quelle reconnaissance ! Car tu vivais ici dans la magnificence Des fêtes de l'esprit;

AUGUSTE VACQJUERIE. f 1

Paris esc plus Paris pour toi que pour une autre; La maison qu'aujourd'hui tu quittes pour la nôtre Est celle dont s'éprit

L'art souverain, par qui tout s'éternise; celle Où ce grand conducteur de l'âme universelle

Allume son flambeau; C'est la maison élue où, criant d'allégresse, Il rapporte, pareil aux demi-dieux de Grèce,

La toison d'or du beau !

Cette maison, et tout avec elle, bals, fêtes, Bruit, serrement des mains illustres des poètes,

Théâtres éclatants, L'orgueil d'entendre dire en passant : « C'est sa fille ! » Et, partout où tu vas, de voir ton nom qui brille Aux yeux des assistants,

Paris pour te garder t'offrait toutes ces choses, Et, dans le flamboiement de ces apothéoses,

Dans l'éternel plein jour, Entre ce fier Paris, parrain de ton baptême, Qui t'acclame et t'admire, et Villequier qui t'aime,

Tu préfères l'amour !

Va, ne regrette rien, — que ton père et ta mère. Va, la splendeur du nom est la grande chimère,

Mais la réalité C'est l'amour ! Et d'ailleurs, jeune astre qui te voiles, Les plus divins rayons du ciel, ceux des étoiles,

Sont faits d'obscurité.

f2 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

ClfKÇl éMOIS cA?T{ÈS

Qu e t'avions-nous donc fait: pour nous les prendre, ô fleuve? Pour être réveillés ainsi, car nous dormions, Tant nous étions peu prêts à cette dure épreuve, Que t'avions-nous donc fait, ô fleuve? Nous t'aimions.

Hélas ! c'est donc la loi maudite de ce monde Que toujours nous soyons par notre amour perdus, Et qu'à toute tendresse une haine réponde, Et que tous nos baisers soient sûrs d'être mordus?

Avec quelle ferveur — ô profonde ironie De l'être inexpliqué sous lequel nous plions ! — Nous avons désiré qu'elle lui fût unie ! Dieu les a mariés plus que nous ne voulions.

De quoi nous plaignons-nous? Nous bornions notre rêve Au lit de noce : ils sont ensemble dans le lit D'où jamais avant l'autre un époux ne se lève. Les hommes font des vœux, et Dieu les accomplit.

Heureux, trempant leurs mains dans le flot qui les porte, Par un temps calme, gais et confiants, Seigneur, Ils ne te demandaient qu'une brise plus forte. Tu ne leur as pas fait grâce de ce bonheur.

La mort se plaît chez nous. A peine si l'on sèvre Les deux petits jumeaux, que, pour le noir monceau, Le destin nous les vient arracher de la lèvre Et nous fait deux cercueils avec un seul berceau !

AUGUSTE VA CQUERIE. O

Puis, leur père est parti, jeune et fort; puis, mon père, Si bon, appartenant toujours à tous, content De ses fatigues. Tous voulaient porter sa bière, Et les durs matelots suivaient en sanglotant.

Nous t'avions encor, Charle, et toi, sa douce femme. Comme une fleur qui reste à l'arbre foudroyé, Leur frais amour poussait au bois mort de notre âme- Nous revivions : un coup de vent a tout broyé !

Ils avaient avec eux dans leur barque ravie Mon oncle et mon petit cousin, mousse aguerri; Adolescents, vieillard, enfant, toute la vie; Adolescents, vieillard, enfant, tous ont péri !

Comme un vase brisé notre maison s'épanche. En combien peu de temps combien de coups reçus ! Ne me demandez pas pourquoi mon front se penche, Puisque j'ai plus d'amis sous terre que dessus.

Me voici devenu le chef de la famille.

O maison où riait hier leur jeune hymen !

Où l'oiseau niche ! où l'aube à la façade brille !

Le faiseur de cercueils en saura le chemin.

Et trois femmes en noir la font plus solitaire. Comme leurs jours sont longs, et tristes leurs repas ! Quand je tâche de les distraire et de les faire Sourire, ma sœur dit: « Alors ne pleure pas. »

Et ma mère répond : « C'est ma fosse qu'on creuse. » Et l'autre mère : « Morte ! ah ! le sort est mauvais ! Quoi ! j'ai pu quelquefois me croire malheureuse Pendant que je l'avais ! pendant que je l'avais ! »

ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Car c'est l'iniquité de l'humaine souffrance Que l'on n'est pas heureux même à tout posséder. Tous ne suffisent pas à remplir l'existence, Et le départ d'un seul suffit à la vider !

Page 1