‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 70 sur 131 · V OEILLET · texte numérisé non relu

V OEILLET

LE voilà sur ma table, à côté du papier , Qu'hier soir j'ai noirci. Sans parfum, il m'enivre; Il est fané pourtant : c'est dans un très vieux livre Que je l'ai découvert chez un pauvre fripier,

Pas même bouquiniste! Un vendeur de guenilles Possédait ce Tibulle où l'œillet a dormi, Plus d'un siècle peut-être? Et pour quel tendre ami L'a-t-on soustrait jadis aux hideuses chenilles?

L'enfant qui l'a cueilli dans le parterre ancien, Où mainte odeur suave embaumait les allées, Près du myrte, des lis, du thym, des giroflées, Sans doute a rencontré le doux magicien?

L'Amour rôdait, joyeux ! — Elle était svelte et blonde, Le front pur des seize ans, un franc regard vainqueur; Avec la- fleur de pourpre elle a donné son cœur : Celui qui l'a reçu se croyait roi du monde!

Que d'aveux, de baisers, de gais chuchotements; Que de projets éclos sous l'ombreuse tonnelle; Comme on chantait à deux l'agreste villanclle, Apprise au premier jour des éternels serments!

Rien ne peut te primer, ô divine jeunesse : A toi le ferme espoir, la séduisante ardeur; A toi l'illusion — qu'on appelle Bonheur, Et dont le souvenir rayonne et nous caresse.

ALEXANDRE PIEDAGNEL. 24.I

Le galant d'autrefois, chargé d'ans, s'est couché Pour toujours, et ses os sont réduits en poussière. Sa bien-aimée aussi dort sous l'étroite pierre... De leur printemps il reste un œillet desséché.

c4 SÉVILLE

Les toldos ne sont plus soulevés doucemenc Par Rosine ou Suzanne écoutant une aubade ; Almaviva, goutteux, est devenu maussade; Figaro prend du ventre et s'endort fréquemment.

Chérubin, retraité, parle de ses blessures; Fanchette a des enfants d'un quatrième époux; Bartholo qui radote, hélas! n'est plus jaloux. Marceline, toujours, rêve de procédures.

Basile, encor très droit, sec, jaune, obséquieux, Ment, tout comme autrefois, avec un aplomb rare; Le pesant Brid'oison, de paroles avare, Dit bonjour et bonsoir, d'un ton sentencieux. .

Les sots ne changent point. C'est la beauté qui passe; C'est l'amour qui s'enfuit avec les gais printemps. Adieu, frêles trésors qu'emportent les autans; Adieu le vif esprit, la jeunesse et la grâce!

242 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

FO^dTc41{p4cBIE

La rue étroite monte, et, de chaque côté, Se dressent les maisons, hautes, vieilles et sombres L'hirondelle voltige au-dessus des décombres Où fleurit la joubarbe en pleine liberté.

De fiers blasons sculptés décorent ces demeures, Nous racontant l'éclat des fêtes d'autrefois : Sérénades, soupers, cavalcades, tournois, Entremêlés d'amours qui faisaient fuir les heures!

Jadis, richesse et gloire. — Et, maintenant, nul bruit. A midi, deux passants : une duègne qui tousse, Sur le seuil de l'église; et puis, suçant son pouce, Un enfant demi-nu qu'un chien maigre poursuit.

T'RjmEU'RJ

Au flâneur, le long du marché, iMai, qui sourit, fait des surprises :

Par hasard, m'étant approché, J'ai vu les premières cerises !

Ces beaux fruits ronds, brillants, charnus, Sur des lits épais de fougère, Pour nous tenter sont revenus Avec la fraise bocagère.

ALEXANDRE P1ÏDAGNEL. 2^

Dès ce soir, les petits enfants, Aux lèvres pures et vermeilles, Après leur dîner, triomphants, Se mettront des pendants d'oreilles.

Plus tard, dépouillant les buissons Et barbouillés du jus des mûres, Ils iront jaser, gais pinsons, A l'ombre des vertes ramures.

Mais mon cœur se serre. — Pourquoi?

— Je songe à ma lointaine enfance, Aux rires de si bon aloi, Pleins de naïve insouciance.. .

En ce temps, ma mère à son cou Me prenait {ô douceurs exquises !) Et, très fier d'un bouquet d'un sou, J'avais les premières cerises !

ANDRE THEURIET

\é à la lisière des futaies de zMarly, élevé au milieu des grands bois de la zMeuse, cAndré Theuriet nous apparaît dans son premier recueil comme un poète essentiellement forestier. « Son Chemin des Bois, dit Théophile Gautier dans son étude sur « les Progrès de la Poésie française depuis 1830, nous ramène ce à la campagne, et l'on fait bien de suivre Theuriet sous les verts ce ombrages où il se promène comme Jacques le mélancolique dans la forêt ce de Comme il vous plaira, faisant des réflexions sur les astres, les ce fleurs ', les herbes, les oiseaux, les daims qui passent, et le charbonnier ce assis sous la hutte en branchages. C est un talent fin et discret que celui ce de Theuriet: il a la fraîcheur, l'ombre et le silence des bois, et les a fiëures 1ui animent ses paysages glissent^ sans faire de bruit comme sur ce des tapis de mousse, mais elles vous laissent leur souvenir, et elles ce vous apparaissent sur un fond de verdure, dorées par un oblique rayon ce de soleil... »

Si dans le Chemin des Bois cAndré Theuriet se montre trop exclusivement paysagiste, son second recueil : Le Bleu et le Noir, nous le fait voir sous des aspects plus divers. Tout en gardant sa note de sincérité attendrie, il a acquis une future plus savante, et sa manière s'est élargie. Sa forme est devenue plus précise, son inspiration plus variée. Dans l intervalle, la guerre de iSjo a éclaté; le poète, sac au dos et le fusil sur

ANDRE THEURIET

ANDRÉ THEUR1ET

l épaule, est allé faire le coup de feu à eBirlenval, et, pendant ces jours dépreuve, il a ressenti de patriotiques émotions dont on perçoit ï écho dans Les Paysans de l'Argonne, la Veillée de Noël et surtout la Prière dans les bois. En même temps il chante l'amour d'une voix discrète et profonde, comme un libre oiseau de la forêt qu'on entend sans le voir. Ses courts et vifs poèmes amoureux: Brunette, Premier soleil, Désir d'avril, La Vigne en fleur, etc., ont le charme naïf et mélancolique des chansons populaires, de ces chemineresses quon entend monter au loin dans la lande ou à forée des bois, lancées par d'invisibles voix de pâtres ou de bûcherons.

En octobre 187 1 , il fait représenter à l'Odéon un acte en vers, Jean- Marie, qui est resté au répertoire, et en 1874. ^ publie Le Bleu ec le Noir, son second recueil de vers.

oi partir de cette époque , le poète se double d'un romancier. zM. Theuriet nous peint dans une prose à la fois sobre et colorée les intimes bonheurs, les ridicules et aussi la poésie de la vie provinciale. Le Lorrain s'est imprégné de mélancolie en traversant les grandes forêts mystérieuses de l'cArgonne, mais il a gardé un fonds de sensualisme et d'observation à la fois attendrie et moqueuse, qui caractérisent sa troisième manière, et dont on trouve parfois la trace dans son dernier volume : Le Livre de la Payse. L'inspiration y est plus chaude, plus verveuse ; la note sensuelle a pénétré dans la chanson. Là, comme dans les romans de <lM. Theuriet, on sent une franche et saine saveur de terroir qui constitue l'originalité du poète.

Ce qui ressort surtout des poèmes d'cAndré Theuriet, c'est l'amour de la nature forestière, l'intime souvenir de la vie campagnarde, et en même temps une pitié profonde pour les souffrants, les déshérités de ce monde, qui vont courbés sur la glèbe ou errants sur les routes, à l'heure où le soittombe et quand s'illumine dans la nuit la fenêtre des heureux.

Les poésies d'cAndré Theuriet et une partie de ses œuvres en prose ont

été éditées che\ zA. Lemerre

André Lemoïne.

246 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

LES FOIî^S

Au clair appel du coq chantant sur son perchoir, Les faucheurs se sonc mis à l'œuvre, et la prairie Dans la blanche rosée a déjà laissé choir, Derrière eux, un long pan de sa robe fleurie.

Les bruissantes faux vibrant à l'unisson Ouvrent dans l'herbe mûre une large tranchée; Deux robustes faneurs,, là-bas, fille et garçon, Retournent au soleil l'odorante jonchée.

Leurs yeux brillent, l'amour sur le même écheveau A mêlé les fils d'or de leur double jeunesse, Et le voluptueux parfum du foin nouveau A leur naissant désir ajoute son ivresse...

Comme eux, j'éprouve aussi ton mol enivrement, Fenaison!... Je revois la saison bienheureuse Où j'allais par les prés, cherchant naïvement La fleur qui donne au foin son haleine amoureuse. .

Et les herbes tombant au rythme sourd des faux M'apportent le parfum des lointaines années Dont le Temps, ce faucheur marchant à pas égaux,. Eparpille après lui les floraisons fanées.

La vie est ainsi faite. Elle ondule à nos yeux. Comme une plantureuse et profonde prairie, Dont un magicien tendre et mystérieux Varie à tout moment l'éclatante féerie.

ANDRÉ THEURIET. 247

Nous y courons ravis, cueillant tout sans choisir, Fauchant jusqu'aux boutons qui s'entrouvrent à peine; Mais Féblouissement nous ôte le loisir De savourer les fleurs dont notre main est pleine.

Nos merveilleux bouquets doivent comme le foin Se faner pour avoir leur plus suave arôme; C'est quand l'enchantement d'avril est déjà loin Que son ressouvenir nous suit et nous embaume.

Le présent est pour nous un jardin défendu, Et nous n'entrons jamais dans la terre promise; Mais l'éternel regret de ce bonheur perdu Donne à nos souvenirs une senteur exquise...

Peut-être est-ce un regret de leur brève splendeur Qui donne aux foins coupés ces subtiles haleines?... Toutes les fleurs des prés s'y mêlent comme un chœur Sauges et mélilots, flouves et marjolaines.

Leur musique voilée a des philtres pour tous.

Elle fait soupirer les pensives aïeules

Assises sous l'auvent le front dans les genoux,

Et les bruns amoureux couchés au pied des meules.

La nuit, avec le chant des sources dans les bois, Quand ce concert d'odeurs monte au ciel pacifique, Vers le bleu paradis des saisons d'autrefois Le cœur charmé fait un retour mélancolique.

Dans ce passé limpide il croit se rajeunir; Il y plonge, il y goûte une paix endormante, Mollement enfoncé dans le doux souvenir Comme en un tas de foin vert et sentant la menthe.

248 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Puissé-je pour mourir avoir un lit pareil,

Et que ce soit au temps des fenaisons joyeuses,

Quand les grands chars pleins d'herbe, au coucher du soleil,

Ramèneront des prés la troupe des faneuses !

Au soir tombant, leurs voix fraîches éveilleront L'écho des jours lointains dormant dans ma mémoire; Je verrai s'allumer les astres sur mon front Comme des lampes d'or au fond d'un oratoire;

Et lorsque peu à peu les funèbres pavots Sur mes yeux lourds seront tombés comme des voiles, Mon dernier souffle, avec l'odeur des foins nouveaux, S'en ira lentement vers le ciel plein d'étoiles.

(Le Livre de la Payse)

Dans le calme logis qu'habite la grandtante Tout rappelle les jours défunts de l'ancien temps. La cour au puits sonore et la vieille servante, Et les miroirs ternis qui datent de cent ans.

Le salon a gardé ses tentures de Flandre, Où nymphes et bergers dansent au fond des bois; Aux heures du soleil couchanr, on croit surprendre Dans leurs yeux un éclair de l'amour d'autrefois.

Du coin sombre où sommeille une antique épinette, Parfois un long soupir monte et fuit au hasard, Comme un écho des jours où, pimpante et jeunette, La grand' tante y jouait Rameau, Gluck et Mozart.

ANDRÉ TH EURIET. 2\<)

Un meuble en bois de rose est au fond de la chambre. Ses tiroirs odorants cachent plus d'un trésor : Bonbonnières, flacons, sachets d'iris et d'ambre, D'où le souffle d'un siècle éteint s'exhale encor.

Un livre est seul parmi ces reliques fanées, Et sous le papier mince et noirci d'un feuillet Une fleur sèche y dort depuis soixante années : Le livre, c'est Zaïre, et la fleur, un œillet.

L'été, près de la vitre, avec le vieux volume, La grand' tante se fait rouler dans son fauteuil... Est-ce le clair soleil ou l'air chaud qui rallume La couleur de sa joue et l'éclat de son œil?

Elle penche son front jauni comme un ivoire Vers l'œillet, qu'elle a peur de briser dans ses doigts : Un souvenir d'amour chante dans sa mémoire, Tandis que les pinsons gazouillent sur les toits.

Elle songe au matin où la fleur fut posée Dans le vieux livre noir par la main d'un ami, Et ses pleurs vont mouiller ainsi qu'une rosée La page où soixante ans l'œillet rouge a dormi.

(Le Bleu cl h Noir)

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