LES CLOCHES
1ES bois sentent l'automne, et le sommeil profond ^ Des grands chênes, baignés d'une lumière douce, Est à peine troublé par le bruit sourd que font Les glands mûrs tombant sur la mousse.
2 )"0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Mets ton front près du mien, pose ton corps lassé Sur mon bras amoureux qui l'étreint comme un lierre, Et restons dans cette ombre où septembre a dressé Pour nous ses tapis de bruyère.
Demeurons-y blottis ensemble, ô chère enfant, Comme au fond de leur nid obscur deux hirondelles, Ou dans la coque verte et blanche qui se fend Deux brunes châtaignes jumelles.
Les yeux mi-clos, les mains dans les mains, sous les bois. Savourons le lait pur des voluptés sereines, Tandis qu'un vent léger nous apporte les voix Berceuses des cloches lointaines.
Les sons clairs tout remplis d'endormantes douceurs Se fondent mollement dans notre extase... Ecoute! On dirait que leur chant limpide dans nos cœurs Filtre avec l'amour, goutte à goutte.
Je ne sais quoi de chaste et de plus amical Pénètre en nous avec ces notes argentines, Leur musique nous rend le charme virginal Des blondes saisons enfantines;
Des saisons d'autrefois, sous le toit familier Où grimpent des jasmins et des aristoloches, Quand on est réveillé dans son lit d'écolier Parles voix sonores des cloches.
Vers ce passé brumeux je me crois revenu.. En écoutant vibrer ces voix aériennes, Je crois depuis l'enfance avoir toujours tenu Tes petites mains dans les miennes.
ANDRt THEURIET. 2)"l
Il me semble qu'alors, écoliers nonchalants, Couchés comme aujourd'hui sur les mousses fleuries, Nous suivons à travers les grands nuages blancs Le vol des claires sonneries;
Ou bien, nous cheminons ensemble, aux Fêtes-Dieu, Par les sentiers jonchés d'herbes que le pied froisse, Tandis que roue là-haut bourdonnent dans l'air bleu Les carillons de la paroisse.
L'amour adolescent, frais comme un reposoir, Vague comme un parfum d'encens qui s'évapore, Ou comme les soupirs de ïoAngelus du soir, L'amour en nos cœurs vient d'éclore...
O mirage produit par ce pur timbre d'or, Charme du rythme lent, berceur et monotone! C'est ce magique amour qui nous enchaîne encor Dans les bois qu'embaume l'automne.
C'est lui qui fait tourner comme vers un aimant Mes désirs vers tes yeux pleins de moites caresses, Et qui soumet mon cœur au fier commandement De tes lèvres enchanteresses.
Ah! qu'il plane longtemps sur nous, le jeune dieu! Qu'il nous suive partout, au soleil et dans l'ombre, L'été parmi les bois, l'hiver au coin du feu, Partout, durant des jours sans nombre!
Qu'il joigne encor nos mains et rapproche nos fronts, Quand au fond du tombeau, comme sur ces bruyères, Côte à côte étendus, nous nous endormirons Au chant des cloches mortuaires 5
2^2 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Et puissent dans le ciel nos âmes voyager, Comme les sons jumeaux de ces cloches paisibles, Qui s'en vont deux à deux avec le vent léger Vers les étoiles invisibles !
(Le Bleu el le Noir)
Voici qu'avril est de retour, Mais le soleil n'est plus le même, Ni le printemps, depuis le jour Où j'ai perdu celle que j'aime.
Je m'en suis allé par les bois.
La forêt verte était si pleine, Si pleine des fleurs d'autrefois, Que j'ai senti grandir ma peine.
J'ai dit aux beaux muguets tremblants : « N'avez-vous pas vu ma mignonne? »
J'ai dit aux ramiers roucoulants :
<( N'avez-vous rencontré personne? »
Mais les ramiers sont restés sourds, Et sourde aussi la fleur nouvelle, Et depuis je cherche toujours Le chemin qu'a pris l'infidèle.
L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute :
On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la côte.
(Le Bleu cl h Noir)
ANDRÉ THEURIET, 2f3
LES Tc4TSo4ZNlS
Le village s'éveille à la corne du pâtre ; Les bêtes et les gens sortent de leur logis; On les voit cheminer sous le brouillard bleuâtre, Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.
Par les sentiers pierreux et les branches froissées, Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé, Ruminant lourdement de confuses pensées, Marchent, le front courbé sur leur poitrail hâlé.
La besogne des champs est rude et solitaire : De la blancheur de l'aube à l'obscure lueur Du soir tombant, il faut se battre avec la terre Et laisser sur chaque herbe un peu de sa sueur.
Paysans, race antique à la glèbe asservie, Le soleil cuit vos reins, le froid tord vos genoux ; Pourtant si l'on pouvait recommencer sa vie, Frères, je voudrais naître et grandir parmi vous!
Pétri de votre sang, nourri dans un village, Respirant des odeurs d'étable et de fenil, Et courant en plein air comme un poulain sauvage Qui se vautre et bondit dans les pousses d'avril.
J'aurais en moi peut-être alors assez de sève, Assez de flamme au cœur et d'énergie au corps, Pour chanter dignement le monde qui s'élève Et dont vous serez, vous, les maîtres durs et forts.
2)"4 ANTHOLOGIE DU XIXe SIECLE.
Car votre règne arrive, ô paysans de France; Le penseur voit monter vos flots lointains encor, Comme on voit s'éveiller dans une plaine immense L'ondulation calme et lente des blés d'or.
L'avenir est à vous, car vous vivez sans cesse Accouplés à la terre, et sur son large sein Vous buvez à longs traits la force et la jeunesse Dans un embrassement laborieux et sain.
Le vieux monde se meurt. Dans les plus nobles veines
Le sang bleu des aïeux, appauvri, s'est figé,
Et le prestige ancien des races souveraines
Comme un soleil mourant dans l'ombre s'est plongé;
Mais vous croissez... L'effroi des nombreuses lignées N'arrête point l'essor de vos mâles amours; Pour de nouveaux enfants vos femmes résignées Voient s'arrondir sans peur leurs robustes contours.
L'avenir est à vous!... Nos écoles sont pleines De fils de vignerons et de fils de fermiers; Trempés dans l'air des bois et les eaux des fontaines, Ils sont partout en nombre et partout les premiers.
Salut! Vous arrivez, nous partons. Vos fenêtres S'ouvrent sur le plein jour, les nôtres sur la nuit... Ne nous imitez pas, quand vous serez nos maîtres, Demeurez dans vos champs où le grand soleil luit.. .
Ne reniez jamais vos humbles origines, Soyez comme le chêne au tronc noueux et dur : Dans la terre enfoncez vaillamment vos racines, Tandis que vos rameaux verdissent dans l'azur.
ANDRÉ THEUR1ET. 2)<j
Car la terre qui fait mûrir les moissons blondes Et dans les pampres verts monter lame du vin, La terre est la nourrice aux mamelles fécondes; Celui-là seul est fort qui boit son lait divin.
Pour avoir dédaigné ses rudes embrassades,
Nous n'avons plus aux mains qu'un lambeau de pouvoir,
Et, pareils désormais à des enfants malades,
Ayant peur d'obéir et n'osant plus vouloir,
Nous attendons, tremblants et la mine effarée, L'heure où vous tous, bouviers, laboureurs, vignerons, Vous épandrez partout comme un ras de marée Vos flots victorieux où nous disparaîtrons.
(Le Livre de la Payse)
LcA VIG^E EPQ FLEU\
La fleur des vignes pousse.
Et j'ai vingt ans ce soir...
Oh! que* la vie est douce!
C'est comme un vin qui mousse En sortant du pressoir.
Je sens ma tête prise D'ivresse et de langueur.
Je cours, je bois la brise...
Est-ce l'air qui me grise Ou bien la vigne en fleur?
f6 ANTHOLOGIE D U XIXe SI ECLE.
Ah! cette odeur éclosc Dans les vignes, là-bas...
Je voudrais, et je n'ose, Etreindre quelque chose Ou quelqu'un dans mes bras!
Comme un chevreuil farouche Je fuis sous les halliers; Dans l'herbe où je me couche J'écrase sur ma bouche Les fruits des framboisiers;
Et ma lèvre charmée Croit sentir un baiser, Qu'à travers la ramée, Une bouche embaumée Vient tendrement poser...
O désir, 6 mystère!
O vignes d'alentour, Fleurs du val solitaire, Est-ce là sur la terre, Ce qu'on nomme l'amour?
(Le Bleu et le Xoir)
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