‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 72 sur 131 · ANDRE LEFEVRE · texte numérisé non relu

ANDRE LEFEVRE

ndré Lefèvre, né à Tr ovins en 1834., est a la fois poète et érudit. Il a donné comme poète : la Flûte de Pan, la Lyre '-éÊtt£^ incime et l'Épopée terrestre.

Variant de la Flûte de Pan, Sainte-TSeuve dit que le poète a intitulé ainsi ce recueil «parce que les pièces diverses qui le composent sont liées ensemble, bien qu inégales de ton et de sujet, et que le lien commun est « la croyance à la vie des choses, » c est-à-dire au grand Tan. zM. André Lefèvre, ajoute Sainte-'Beuve, avec cette pensée philosophique quil met en avant, est un artiste, un savant artiste de forme. Il prend, par exemple, le groupe de Léda : il lutte avec le marbre pour la pureté, la blancheur, la rondeur. . . On doit reconnaître che^ £Aî. Lefèvre une grande perfection de forme, des vers bien modelés, bien frappés, quoiqu'un peu durs et trop accusés dans leur perfection même. »

f?{j)us devons en outre à zM. (André Lefèvre d'excellentes versions des Bucoliques de Virgile, du Nuage messager du poète Hindou Kalidava, mais surtout une très remarquable traduction complète du grand poème de Lucrèce, De la Nature des Choses.

Les poésies de zM. (André Lefèvre ont été publiées par les libraires Het\el, Ventu, zMarpon et Flammarion, Quentin, et Sandoi et Fischbacher.

2J'S ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

LITET^TÉ

Assez de longues nuits et de grêle et de neige !' Soleil, chasse la nue, abrège Le temps d'ombre et de pleurs 1 Il faut que d'un rayon sur nos champs tu réveilles, Comme autant d'aurores vermeilles, Les riantes couleurs ; Il faut, pour décider la terre soucieuse, L'explosion silencieuse Des feuilles et des fleurs I

L'abaissement des deux mornes et taciturnes Et la pâleur des jours nocturnes Ont lassé l'univers.

Le repos est prison, la torpeur est souffrance Par ta main, active espérance, Tous les cœurs sont ouverts.

Aspirons du printemps la joyeuse éclaircie, Secouons la sombre inertie, Secouons les hivers !

AN DRÉ LEFÈVRE. 2<f()

Tout ce qui vie caché veut essayer sa force. La sève de la vieille écorce Jaillit en rameaux blonds.

Les blés courts, déjà verts, jeune armée éclatante, Semblent frissonner dans l'attente Sur le dos des sillons.

Les ailes, de leur tombe ont ébranlé les portes ; Eclatez, chrysalides mortes, Lâchez les papillons !

Le timide zéphyr, la branche, nue encore, L'anémone qui veut éclore, Atome, immensité, Tout, tout s'est conjuré contre la tyrannie ; Et l'impérieuse harmonie Du monde révolté, Ralliant ce qui vibre et murmure en notre âme, De son large unisson t'acclame, Féconde liberté !

La liberté, c'est l'air, l'espace, la croissance. On peut enchaîner sa puissance, Lasse de son effort ;

2Ô0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

On peut d'un froid linceul emprisonner son aile ; On peut jeter sur l'immortelle Le manteau de la mort.

Hommes, ne pleurez point; ne gémis pas, Nature Sous la menteuse sépulture Elle vit ! Elle dort.

La voyez-vous surgir quand son heure est venue? Lumière, elle dit à la nue :

Il est temps, crève et fonds !

La méconnaît-on flamme? Elle sera tonnerre. Volcan, elle dit à la terre :

Je veux jaillir des monts !

Brise, elle dit : Je souffle. Onde, elle dit : Je marche ! Il est temps, élargissez l'arche, Ou je romprai les ponts !

LcA éMO%l

Ami, la mort n'est rien, dès que l'âme est mortelle. De même qu'en ces jours où la grande querelle Fit régner la terreur sous la voûte des cieux, Quand des Carthaginois le choc tumultueux Ébranla tout, au loin, sur la terre et sur l'onde, Quand Rome put douter de l'empire du monde, Nous n'avons pas souffert, nous qui n'existions point; De même, après la mort, lorsque sera disjoint Ce nœud d'âme et de chair où tout l'homme réside, Rien n'atteindra nos sens, ou notre être, mot vide,

ANbRË LEFÈVRE. 2Ôl

Car nous ne serons plus ! Rien : dût avec la mer La terre se confondre ec l'onde avec l'éther !

Si même, après que lame à la forme est ravie, En nos restes persiste un sentiment de vie, Cela n'est plus en nous et ne nous est plus rien, Puisque l'âme et le corps ont rompu leur lien, Hymen d'où la personne émane tout entière. En vain, de nos débris rassemblant la poussière, Le temps ranimerait et renverrait au jour Nos éléments groupés dans le même contour : Jetterait-il un pont d'une existence à l'autre ? Notre substance était, avant d'être la nôtre 5 Mais ceux que nous étions sont pour nous aussi morts Que les vivants futurs qui reprendraient nos corps.

Et, certe, en contemplant l'immense cours des âges Et l'infini travail des atomes, les sages Admettront que, parfois, leurs divers mouvements Dans le même ordre aient pu grouper nos éléments. Mais ce sont des retours que l'esprit ne peut suivre; Entre eux le fil se rompt; la mort passe et délivre De la chaîne des sens les atomes épars.

Qui sait ce que les ans nous gardaient de hasards? Il faut, pour le subir, passer où le mal tombe; Quels coups pourrons-nous donc redouter dans la tombe ? Viennent les maux futurs, nous en serons exempts, Comme les morts anciens le sont des maux présents. Qui n'est pas ne craint point des soucis qu'il ignore, Et qui n'est plus ressemble à qui n'est pas encore. Si la vie est mortelle, immortelle est la mort.

(De la Nature des C hoses)

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