GEORGES LAFENESTRE
eorges Lafenestre,, né à Orléans en 1 837, a passé une partie de sa première jeunesse en Touraine. Ces: là, sans doute, au sein des spacieuses et lumineuses vallées de la Loire et du Cher, près de ces belles eaux oh se reflètent les châteaux d'cimboise, de Langeais et de Chenonceaux, qu'il a subi inconsciemment l'influence des poètes et des artistes du xvime siècle. Son œuvre poétique garde de nombreuses traces de son séjour dans les molles et joyeuses campagnes tourangelles. Georges Lafenestre est un amoureux de la "Renaissance, et ï Italie Ta de bonne heure attiré. Il a passé plusieurs années à Florence et à T{pme, et il en a rapporté de remarquables études sur les Maîtres anciens et la Peinture Italienne, qui lui ont assigné une place d'honneur parmi nos critiques d'art. Il y a composé également un roman : Bartolomea fiSôpJ, qui contient de fins et charmants tableaux de la vie contemporaine à T{ome. On retrouve cette même influence et ces mêmes prédilections dans ses deux recueils de vers : Les Espérances (1864.); Idylles et Chansons (1874.). Lafenestre s'y montre très délicat sans mièvrerie; sa pensée souvent profonde n'est jamais obscure, sa mélancolie n'exclut pas la sérénité; son émotion s'épanche librement dans une forme lyrique parfois un peu flottante, mais toujours lumineuse et comme argentée par ce soleil des Collines toscanes quil a chantées en beaux vers.
Les poésies de Lafenestre ont été publiées par o4. Lemerre.
André Theuriet.
2Ç0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
COLLINES 70SCo4^ES
Depuis qu'aux belles mains des saisons alternées La terre aux flancs profonds, sans compter les années. Abandonne et reprend son manteau de soleil, Quand le jeune printemps ranime les verveines, Combien d'hommes, combien, sur ces pentes sereines, Sont venus avant moi saluer ce réveil?
Là-bas, combien ont vu, tels qu'on les voit encore, Comme un bouquet de lis qu'effeuille un vent d'aurore, Pleuvoir les pigeons blancs sur la brique des toits, Et, sur la vasque bleue où tremblent des coquilles, Pêle-mêle, grimper des enfants en guenilles, Avec un rire frais qui monte vers les bois?
Vieux oliviers, nourris de paix et de lumière, Avez-vous, dites-moi, d'une ombre familière Enveloppé Byron courbé sous sa douleur, Et, dans cette âme altière et malgré soi charmée, Aux murmures discrets de la fine ramée, Réveillé ce qu'un autre eût nommé le bonheur?
A cet azur vibrant qui tuait sa prunelle
Milton jeune, en passant, déroba l'étincelle
Dont s'alluma, plus tard, l'aurore de l'Eden;
Sous ces pommiers, déjà, l'entraînant, blanche et nue,
La curieuse Héva, de sa main ingénue,
Cueillait, en les nommant, tous les fruits du jardin.
GtiORGESLAFENESTRE. 2Ç I
Sur ce roc Galilée écoutait, vieux et morne, Comme des chars au cirque emportés vers la borne Les astres haletants craquer sur leurs essieux; Ces durs cyprès l'ont vu, fier de sa solitude, A sa bêche de fer appuyant son pied rude, Ouvrir d'un long regard le long voile des cieux.
Des lauriers étaient là, non moins verts et tranquilles, Quand le Dante à leurs pieds, las des clameurs serviles, S'agenouillait devant son Dieu, son seul recours, Et, tourné tout entier vers l'ingrate Florence, Sous son crâne d'airain refoulait en silence Un orage grondant de haines et d'amours.
Ici rêva Pétrarque, et Virgile, peut-être, Virgile en ce ravin s'assoupit sous un hêtre Aux tintements épars des chevreaux bondissants. Avant eux, après eux, des hommes que j'ignore, Qui n'ont pas au temps sourd jeté de nom sonore, En foule ont piétiné ces routes en tous sens.
Ah! qui que vous soyez, vieux bergers, belles femmes, Poètes saints, vous tous qui portiez mêmes âmes Sous la mobilité des langages divers, Romains vêtus de cuir, Toscans traînant la soie, Tous, un élan vous prit de grande et saine joie Quand l'éternel soleil rouvrit les bourgeons verts!
Comme à moi ce ciel frais vous fit dresser la tête, L'alouette lança dans votre oreille en fête Ce trille de cristal qui tinte encor dans l'air, Et vos douleurs fuyaient déjà comme les miennes, Vers la mer calme, avec le rire des fontaines Oui baisent, en courant, leurs roseaux nés d'hier.
Car nul ne connaîtra de passion si forte
Qui n'ait au même lieu, qui n'ait, de même sorte,
Avant lui, par milliers, agité des vivants;
Ce qui bondit en moi, ce matin, d'allégresses,
N'est-ce pas le frisson de vos fortes jeunesses,
Races à naître, encore éparses dans les vents?
Des bonheurs d'autrefois goûtés à cette place Mon bonheur se grossit en moi, l'homme qui passe, Comme un fleuve gonflé d'innombrables torrents : Tel j'ai senti dans l'ombre, aux heures de souffrance, D'autres pleurs que les miens m'envahir par avance; Mon âme universelle a gémi dans le temps!
Invisibles amis, ô familles sans nombre De pâles oubliés qu'a repris la nuit sombre, D'inconnus que ses flancs ont peine à retenir, Germes, débris, roulés dans l'insondable espace, Par ce beau jour de mai, frères, je vous embrasse, Au fond du passé vaste et du vaste avenir!
(Idylles et Chansons)
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