‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 80 sur 131 · SUR UNE STATUE INACHEVÉE DE MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

SUR UNE STATUE INACHEVÉE DE MICHEL-ANGE

Comme un agonisant caché, les lèvres blanches, Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches Soulèvent par endroits les grands plis distendus, Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre, On devine, râlant sous le manteau de marbre, Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.

GEORGES LAFEN ESTRE

Impuissance ou dégoût, le ciseau du vieux maître N'a pas à son captif donné le temps de naître, A lame impatiente il a nié son corps ; Et, depuis trois cents ans, l'informe créature, Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure, Du coude et du genou fait d'horribles efforts.

Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthes, Dans les fraîches villas et les coupoles peintes, L'appellent vainement ses aînés glorieux : Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre, Le maudit voit la vie, il s'élance, il veut vivre... Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers eux?

Va, je plains, je comprends, je connais ta torture. Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature; Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jeux souverains, Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches, En des destins manques qui leur brisent les reins.

Elle aussi, dès l'aurore, elle chante et se lève, Pour pétrir au soleil les formes de son rêve, Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts, Puis, tout d'un coup, lâchant sa besogne, en colère, Pêle-mêle, en un coin, les jette à la poussière, Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.

Nul ne les comptera, ces victimes étranges, Risibles avortons trébuchant dans leurs lances Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis, Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles Qui, de leur cœur fragile et de leurs membres grêles, S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.

2Q4 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres! Ceux-là, tous les fruits mûrs leur échappent des lèvres. La marâtre brutale en finit-elle un seul? Non. Chez tous le désir est plus grand que la force; Comme l'arbre, au printemps, déchire son écorce, Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.

Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue? Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue? As-tu soif, à la fin, de ce muet néant Où nous dormions si bien dans les roches inertes, Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes D'un ironique Eden qu'un glaive nous défend?

Ah! nous sommes bien pris dans la matière infâme:

Je n'allongerai pas les chaînes de mon âme,

Tu ne sortiras pas de ton cachot épais.

Quand l'artiste, homme ou dieu, lassé de sa pensée,

Abandonne au hasard une œuvre commencée,

Son bras indifférent n'y retourne jamais.

Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire Dans le moule borné qu'il lui plut de nous faire, Sans force et sans beauté, sans parole et sans yeux. Mais non! le résigné ressemble trop au lâche, Et tous deux vers le ciel nous crîrons sans relâche, Maudissant Michel-Ange, et réclamant des dieux!

(Idylles et Chansons)

C'EOiRGES LAEENESTRE. 29^

HrmwiE

e porte en moi L'âme du monde, Du monde entier, du riche et mobile univers,

Ame agitée, âme féconde Où des printemps hardis chassent les durs hivers !

La terre en qui je prends ma force .M'associe à sa joie autant qu'à ses douleurs,

Comme l'arbuste à frêle écorce -Qui vit de sa rosée et porte ses couleurs.

O misère ! la froide brume Appesantit mon rêve en inclinant les bois !

O splendeur ! L'aube qui s'allume Dans tous les plis du cœur m'illumine à la fois !

Hors de moi s'enfuit quelque chose Sur le cours d'eau, sur l'aile errante des ramiers ;

Elle s'ouvre en moi, blanche et rose, la floraison d'avril qui rit dans les pommiers.!

Avec les cimes balancées Des sapins ténébreux qui gémissent en chœurs,

Se vont lamentant mes pensées, Qui se dressent alors vers d'étranges hauteurs 5

Et le mot, le seul mot d'espace -Ouvre, en mon crâne étroit, de si vastes déserts,

Que l'hirondelle, bientôt lasse, iRegrette, à les franchir, l'immensité des mers!

2Ç6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

En toi, par toi, Monde admirable, Je vis, mêlant ma force à ton activité,

Suivant ta course infatigable Sans peur, comme l'enfant par sa mère emporté.

Marchons ! Quelqu'un doit nous attendre, Je ne sais où. Marchons par l'espace et le temps,

Hélas ! sans jamais rien comprendre Au sublime labeur qui nous tient haletants !

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