‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 95 sur 131 · LE LEVET^ VU SOLEIL · texte numérisé non relu

LE LEVET^ VU SOLEIL

Le grand soleil, plongé dans un royal ennui, Brûle au désert des cieux. Sous les traits qu'en silence Il disperse et rappelle incessamment à lui, Le chœur grave et lointain des sphères se balance.

Suspendu dans l'abîme, il n'est ni haut ni bas; Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique; Son regard ne s'élève et ne s'abaisse pas; Mais l'univers se dore à sa jeunesse antique.

Flamboyant, invisible à force de splendeur, Il est père des blés, qui sont pères des races, Mais il ne peuple point son immense rondeur D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.

Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit Aux blêmes profondeurs que l'air léger fait bleues, La terre lui soumet la courbe qu'elle suit, Et cherche sa caresse à d'innombrables lieues.

Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour Son épaisseur énorme et sa face vivante, Et les champs et les mers y viennent tour à tour Se teindre d'une aurore éternelle et mouvante.

Mais les hommes épars n'ont que des pas bornés, Avec le sol natal ils émergent ou plongent : Quand les uns du sommeil sortent illuminés, Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.

344 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Ah ! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveaux Admirant cette gloire à l'Orient éclose, Criaient : « Salut au dieu dont les quatre chevaux Frappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose ! »

Nous autres nous crions : « Salut à l'Infini ! Au grand Tout, à la fois idole, temple et prêtre, Qui tient fatalement l'homme à la terre uni, Et la terre au soleil, et chaque être à chaque être !

« Il est tombé pour nous le rideau merveilleux Où du vrai monde erraient les fausses apparences, La science a vaincu l'imposture des yeux, L'homme a répudié les vaines espérances;

<( Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien, Et depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien, Et l'univers entier vêt une beauté neuve.»

(S lances et Poèmes)

LES Tl^^STÉVÉllI^aES

1e dimanche, au Borgo, les femmes et les filles, -/ Lasses d'avoir, six jours, traîné sous des guenilles, Etalent bravement un linge radieux.

Ce n'est plus le costume éclatant des aïeux : Quand le peuple vieillit, l'habit se décolore : Pourtant le rouge vif les réjouit encore : Elles font resplendir sur le brun de leur peau Des fichus qu'on dirait taillés dans un drapeau.

SULLY PRUDHOMME. 34f

Les bras ronds et charnus sortent des grosses manches;

Le jupon suit tout droit la carrure des hanches;

Le contour d'un sein riche et d'un dos bien arqué

S'accuse avec ampleur, par de beaux plis marqué;

D'un corset rude, ouvert d'une large échancrure,

Le cou ferme se dresse, et pour fière parure

Une flèche d'argent traverse les cheveux

Lourds et lisses, d'un noir intense aux reflets bleus.

Un long clinquant de cuivre étincelle à l'oreille ;

Et la voûte de l'œil, pleine d'ombre, est pareille

A ces vallons brumeux où miroite un lac noir.

Et ces fortes beautés sont splendides à voir

Quand toutes, au soleil, le long des grandes pentes,

Par groupes se croisant, vont superbes et lentes.

(Croquis Italiens)

LES Vo4^CcAIVES

Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agave, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

Hélas ! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche,

Et le bras faible est las du fardeau soulevé :

« Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,

O gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche? »

Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs; Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs, Chante, et leur rend la force et la persévérance.

346 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Tels sont l'œuvre et le sort: de nos illusions :

Elles tombent toujours, et la jeune Espérance

Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions ! »

(Les Épreuves)

Lo4 GT{oiDX.T>E OU\SE

La Grande Ourse, archipel de l'Océan sans bords, Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée, Et que l'âme anxieuse eût habité les corps 5

D'innombrables vivants contemplent depuis lors Sa lointaine lueur aveuglément dardée; Indifférente aux yeux qui l'auront obsédée, La Grande Ourse luira sur le dernier des morts.

Tu n'as pas l'air chrétien, le croyant s'en étonne,

O figure fatale, exacte et monotone,

Pareille à sept clous d'or plantés dans un drap noir.

Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi : c'est toi qui la première M'as fait examiner mes prières du soir.

(Les Epreuves)

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