‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 96 sur 131 · UNI SO^GE · texte numérisé non relu

UNI SO^GE

Le laboureur m'a dit en songe : « Fais ton pain, Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. » Le tisserand m'a dit : « Fais tes habits toi-même. » Et le maçon m'a dit : « Prends la truelle en main. »

Et seul, abandonné de tout le genre humain Dont je traînais partout l'implacable anathème, Quand j'implorais du ciel une pitié suprême, Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle : De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle, Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommes Nul ne peut se vanter de se passer des hommes; Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.

(Les Epreuves)

LE CÏG^E

Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes, Le cygne chasse Tonde avec ses larges palmes, Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil A des neiges d'avril qui croulent au soleil;

34S ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Mais, ferme et d'un blanc mat, vibrant sous le zéphire,

Sa grande aile l'entraîne ainsi qu'un lent navire.

Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,

Le plonge, le promène allongé sur les eaux,

Le courbe gracieux comme un profil d'acanthe,

Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.

Tantôt le long des pins, séjour d'ombre et de paix,

Il serpente, et, laissant les herbages épais

Traîner derrière lui comme une chevelure,

Il va d'une tardive et languissante allure

La grotte où le poète écoute ce qu'il sent,

Et la source qui pleure un éternel absent,

Lui plaisent : il y rôde; une feuille de saule

En silence tombée effleure son épaule.

Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,

Superbe, gouvernant du côté de l'azur,

Il choisit, pour fêter sa blancheur qu'il admire,

La place éblouissante où le soleil se mire.

Puis, quand les bords de l'eau ne se distinguent plus,

A l'heure où toute forme est un spectre confus,

Où l'horizon brunit rayé d'un long trait rouge,

Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,

Que les rainettes font dans l'air serein leur bruit

Et que la luciole au clair de lune luit,

L'oiseau, dans le lac sombre où sous lui se reflète

La splendeur d'une nuit lactée et violette,

Comme un vase d'argent parmi des diamants,

Dort, la tête sous l'aile, entre deux firmaments.

(Les Solitudes)

Loi VOIE LoACrËE

Aux étoiles j'ai dit un soir:

« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses;

« Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.

« Êtes-vous toujours en prière?

Etes-vous des astres blessés?

Car ce sont des pleurs de lumière.

Non des rayons, que vous versez.

« Vous, les étoiles, les aïeules

Des créatures et des dieux,

Vous avez des pleurs dans les yeux... »

Elles m'ont dit : « Nous sommes seules...

« Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin;

« Et l'intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. »

Je leur ai dit : « Je vous comprends ! Car vous ressemblez à nos âmes :

3^0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

« Ainsi que vous, chacune luit

Loin des sœurs qui semblent près d'elle,

Et la solitaire immortelle

Brûle en silence dans la nuit. »

(Les Solitudes)

LE m ISS EL

Da n s un missel datant du roi François premier, Dont la rouille des ans a jauni le papier Et dont les doigts dévots ont usé l'armoirie, Livre mignon, vêtu d'argent sur parchemin, L'un de ces fins travaux d'ancienne orfèvrerie Où se sentent l'audace et la peur de la main, J'ai trouvé cette fleur flétrie.

On voit qu'elle est très vieille au vélin traversé Par sa profonde empreinte où la sève a percé : Il se pourrait qu'elle eût trois cents ans; mais n'importe, Elle n'a rien perdu qu'un peu de vermillon, Fard qu'elle eût vu tomber même avant d'être morte, Qui ne brille qu'un jour, et que le papillon, En passant, d'un coup d'aile emporte;

Elle n'a pas perdu de son cœur un pistil, Ni du frêle tissu de sa corolle un fil; La page ondule encore où sécha la rosée De son dernier matin, mêlée à d'autres pleurs; La Mort en la cueillant l'a seulement baisée, Et, soigneuse, n'a fait qu'éteindre ses couleurs, Mais ne l'a pas décomposée.

SULLY PRUDHOMME. ^)l

Une mélancolique et subtile senteur, Pareille au souvenir qui monte avec lenteur, L'arôme du secret dans les cassettes closes, Révèle l'âge ancien de ce mystique herbier; Il semble que les jours se parfument des choses, Et qu'un passé d'amour ait l'odeur d'un sentier Où le vent balaya des roses.

Et peut-être, dans l'air sombre et léger du soir, Un cœur, comme une flamme, autour du vieux fermoir, S'efforce, en palpitant, de se frayer passage; Et chaque soir peut-être il attend YcAngelus, Dans l'espoir qu'une main viendra tourner la page Et qu'il pourra savoir si rien ne reste plus De la fleur qui fut son hommage.

Eh bien! rassure-toi, chevalier qui partais Pour combattre à Pavie et ne revins jamais; Ou page qui, tout bas, aimant comme on adore, Fis un aveu d'amour d'un oAve zAîaria:

Cette fleur qui mourut sous des yeux que j'ignore, Depuis les trois cents ans qu'elle repose là, Où tu l'as mise elle est encore.

(Les Solitudes)

FLEURS VE ScAV^G

Pendant que nous faisions la guerre, Le soleil a fait le printemps :

Des fleurs s'élèvent où naguère S'entre-tuaient les combattants.

^2 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Malgré les morts qu'elles recouvrent, Malgré cet effroyable engrais, Voici leurs calices qui s'ouvrent, Comme l'an dernier, purs et frais.

Comment a bleui la pervenche, Comment le lis renaît-il blanc, Et la marguerite encor blanche, Quand la terre a bu tant de sang?

Quand la sève qui les colore N'est faite que de sang humain, Comment peuvent-elles éclore Sans une tache de carmin?

Leur semble-t-il pas que la honte Des vieux parterres envahis Jusques à leur corolle monte Des entrailles de leur pays?

Sous nos yeux l'étranger les cueille; Pas une ne lui tient rigueur, Et, quand il passe, ne s'effeuille Pour ne point sourire au vainqueur;

Pas une ne dit à l'abeille:

« Je suis cette fois sans parfum! »

Au papillon qui la réveille :

« Cette fois tu m'es importun! »

Pas une, en ces plaines fatales Où tomba plus d'un pauvre enfant, N'a, par pudeur, de ses pétales Assombri l'éclat triomphant.

SULLY PRUDHOM ME. ^^

De notre deuil tissant leur gloire, Elles ne nous témoignent rien, Car les fleurs n'ont pas de mémoire, Nouvelles dans un monde ancien.

O fleurs, de vos tuniques neuves Refermez tristement les plis :

Ne vous sentez-vous pas les veuves Des jeunes cœurs ensevelis?

A nos malheurs indifférentes, Vous vous étalez sans remords :

Fleurs de France, un peu nos parentes, Vous devriez pleurer nos morts.

(Impressions de la Guerre)

CE QJJI T)U\E

Le présent se fait vide et triste, O mon amie, autour de nous; Combien peu du passé subsiste!

Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie Les yeux de vingt ans resplendir, Et combien sont déjà sans vie Des yeux qui nous ont vus grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure, Qui n'en rapporte jamais rien!

Pourtant quelque chose demeure :

Je t'aime avec mon cœur ancien,

3)~4 ANTHOLOGIE DU XIXe S-I'ÈCLE.

Mon vrai cœur, celui qui s'attache Et souffre depuis qu'il est né, Mon cœur d'enfant, le cœur sans tache Que ma mère m'avait donné;

Ce cœur où plus rien ne pénètre,.

D'où plus rien désormais ne sort; Je t'aime avec ce que mon être A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même, Si le meilleur de l'homme est tel Que rien n'en périsse, je t'aime Avec ce que j'ai d'immortel.

(Les vaincs Tendresses/

LES I^dFlVÈLES

Je t'aime en attendant mon éternelle épouse, Celle qui doit venir à ma rencontre un jour, Dans l'immuable Eden, loin de l'ingrat séjour Où les prés n'ont de fleurs qu'à peine un mois sur douze.

Je verrai devant moi, sur l'immense pelouse Où se cherchent les morts pour l'hymen sans retour, Tes sœurs de tous les temps défiler tour à tour, Et je te trahirai sans te rendre jalouse;

Car toi-même, élisant ton époux éternel, Tu m'abandonneras dès son premier appel, Quand passera son ombre avec la foule humaine;

SULLY PRUDHOMME. ^ff

Et nous nous oublîrons, comme les passagers Que le même navire à leurs foyers ramène Ne s'y souviennent plus de leurs liens légers.

(Les vaincs Tendresses)

LES oAmOU\S TET^ESTJ^ES

Nos yeux se sont croisés, et nous nous sommes plu. Née au siècle où je vis et passant où je passe, Dans le double infini du temps et de l'espace Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu •

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu, Dans le monde éternel je n'avais point ta trace, J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race : Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure : Ton époux à venir et ma femme future Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux 5

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble; Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

(Les vaines Tendresses)

3f6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

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