‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 98 sur 131 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Oh ! lorsqu'en nos hivers noirs de brume, à vingt ans, Le soir, au coin du feu, j'ouvrais à deux battants, Comme la porte d'or d'une terre promise, Le livre sur lequel brillait ton nom, Venise ! Je croyais voir surgir tes féeriques palais, Tes vaisseaux, tes pêcheurs couchés sur leurs filets, Tes dômes byzantins, tes arsenaux, tes places Où des trois continents se confondaient les races Tes ponts, ton Rialto, tes larges escaliers Que gardaient des géants de marbre, et tes piliers Sur lesquels s'encadrait le trèfle dans l'ogive. Du sein des mers, Venise, imposante et lascive, Se levait tout entière, et flottait sous l'azur D'un ciel incandescent, éternellement pur. Je marchais vers ce rêve et touchais ce mirage; J'errais nonchalamment de Saint-Marc au rivage, Coudoyant le soldat jaune et bleu, l'abbé noir. Impéria passait, la main sur le miroir Qu'une chaînette d'or retient à sa ceinture; J'enveloppais des yeux la noble créature, Et bientôt m'en allais rêver par les chemins, En la voyant sourire à des prélats romains. Une flotte arrivait; un jeune capitaine Rapportait les trésors d'une plage lointaine; L'épée au poing, porté sur les bras des rameurs, Brun, fier, il débarquait au milieu des clameurs, Et les filles du peuple au gracieux corsage Jetaient à pleines mains des fleurs sur son passage.

572 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Oh ! c'est là que j'aurais voulu vivre, et j'avais

Un amer désespoir à voir que je rêvais.

Je t'adorais alors, Venise purpurine,

Comme une jeune fée aux yeux d'aigue-marine,

Qu'on ne peut conquérir, qu'on ne peut oublier,

Qu'on désire, et que garde un lion familier.

Aujourd'hui, ce n'est plus ainsi que je t'adore.

Je t'ai vue autrement, je t'aime plus encore:

Ta gloire a disparu ; mais l'âpre adversité,

En brisant ton orgueil, a grandi ta beauté,

Et tu sais maintenant ce que c'est que les larmes.

Aux étrangers vainqueurs livrée un jour sans armes,

Le désespoir voila ton front éblouissant.

Or, cela t'a donné le charme tout puissant

D'une reine très belle et très infortunée,

Pâle d'avoir été longtemps emprisonnée,

Libre à peine, cherchant dans son cœur jeune encor

Les songes qui jadis y prenaient leur essor,

Et courbant à ses pieds tout jaloux, tout rebelle,

Depuis qu'elle n'est plus que malheureuse et belle.

(Poèmes d'Italie}

Lo4 \OC\lVE VES éMOIS

Au chant des Sphères radieuses, Autour de nous, sur le chemin, Dansent en rond douze danseuses Se tenant toutes par la main.

Chacune à son goût s'est ornée De joyaux ou de fleurs des bois; Ce sont les filles de l'Année, Les Déesses jeunes des Mois.

Page 1