Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave Lanson
On trouvera dans ce volume quelques pièces d'un groupe de poètes qui représente une des tendances de Fart contemporain.
Tandis que d'autres ou ne se sont jamais détachés de la tradition du Parnasse, ou sont retournés à des moments plus anciens de la tradition française, les uns vers Lamartine, d'autres vers Ghénier, d'autres vers le classicisme ou le xvi" siècle, quelques-uns même vers l'antiquité gréco-romaine, ceux-ci, en général, prétendent continuer 1 etFort symboliste.
Un historien de notre littérature ne peut regarder leur tentative qu'avec curiosité et sympathie. Si combattu et renié que soit de certains côtés le symbolisme, c'est un fait qu'il a renouvelé notre poésie à l'heure où elle semblait se dessécher, qu'il a rappelé ^nrelle l'attention d'un public qui avait presque perdu
rhabilude de lire des vers et qui souriait au nom de poète. Il y a quelque chose du symbolisme dans les plus beaux vers qui se sont faits depuis ving-cinq ans, dans ceux que j'aime le plus, même quand leurs auteurs se réclament d'une poétique toute contraire à celle des novateurs de i885.
Beaucoup estiment que le symbolisme, si bienfaisant qu'il ait été, est déjà du passé, qu'il a épuisé sa vertu. Les poètes dont on lira ici les vers ne le croient pas, et, ce qui vaut en art beaucoup mieux que d'arg-umenter, ils s'efforcent de le prouver par leurs œuvres.
Jusqu'à quel point ont-ils réussi? Je ne veux point dicter au lecteur son impression sur ce volume. Je lui laisse la pleine liberté, le plaisir intact d'y chercher ce qui est à son g*oût, ce qui peut lui donner ce sentiment d'être révélé à lui-même, produire en lui cet éveil des harmonies intérieures où se reconnaît l'effet de la belle poésie.
Heureux ou malheureux, le talent y abonde.
L'essai des voies nouvelles n'est pas moins intéressant parfois que la réussite dans les genres rég'uliers. Ces jeunes gens-ci jouent la difficulté. Ils se privent, pour la pkipart,du soutien de la technique commune,
du concours des formes traditionnelles d'expression et de vers qui éveillent en nous infailliblement de multiples échos. Il leur faut beaucoup de talent pour n'arriver par chance qu'à se casser le cou. Leurs expériences sont infiniment curieuses. C'est par eux que se fait à chaque instant la distinction du possible et de l'impossible dans la langue et la versification, et que se marquent pour la génération présente les frontières de l'art.
Fidèles aux idées qui inspirèrent les symbolistes, ils ne s'y asservissent pas. Ils ne proscrivent pas par un parti pris d'école les mesures régulières ni les strophes fixes. Ils ne fuient pas la clarté par principe. Ils ne fabriquent pas mécaniquement, et par recette, du symbole. Ils savent que l'effervescence, le paroxysme, toutes les notes extrêmes de la poésie ne s'atteignent pas par l'application laborieuse, par une volonté réfléchie d'exécuter un programme d'effets tumultueux, et que la beauté de ces éruptions tient à leur spontanéité, à leur fatalité interne.
Ils essaient de porter l'art plus loin que n'avaient fait leurs aînés, de découvrir des conséquences nouvolles de la poétique de i885, des directions non encore suivies. On notera, dans plusieurs pièces de
ce volume, un désir de réconcilier la poésie non plus avec la vie, contre le pessimisme parnassien — c'est déjà fait — mais avec la vie moderne, contre la fuite romantique et parnassienne dans le passé, dans la Chimère, ou dans Tidéal. Que le monde où nous vivons en Tan 19 12, sous les apparences que lui font la science et l'industrie d'aujourd'hui, contienne autant de poésie latente que les siècles morts n'en présentèrent aux hommes qui les vécurent, je n'en doute pas : mais il n'est pas facile, j'en conviens, de la réaliser, et il faudra s'y reprendre sans doute plus d'une fois. Toujours le chef-d'œuvre qui éternise un aspect de l'humanité est la somme de bien des échecs.
Tôt ou tard la beauté spéciale de l'heure unique oij nous passons, dans des villes où g'ronde la révolution syndicaliste, sur un sol hérissé de cheminées d'usines, sous un ciel que commencent à sillonner les aéroplanes, cette beauté neuve aura son poète souverain; et s'il y a, selon le mot fameux, une « justice immanente », elle donnera à Tun de ceux qui les premiers auront cherché, l'honneur de trouver.
Or à tous ceux — jeunes ou vieux — qui sont
inquiets de demain, qui lâchent de pressentir ou d'entrevoir ce quig-erme encore aujourd'hui sous la terre, ce volume fournira des indices dont Tinterprétation est pour l'esprit un exercice sing-ulièrement attachant.
Gustave LANSON.
14 août 1912,
Roger ALLARD
Né à Paris le 22 janvier 1885.
Normand d'origine. — A fait paraître ses premiers vers et un recueil de poésies en 1902.
Œuvres : La Féerie des Heures, poèmes (Paris, Taillandier, éditeur, 1902). La Divine Aventure, poèmes (Lille, Éditions du Beffroi, 1905). Les Noces de Léda, épisode (Lille, Éditions du Beffroi, 1905). Vertes Saisons, poèmes (Paris, L'Abbaye, édition d'art, 1908). Le Bocage amoureux ou Le Divertissement des Amants citadins et champêtres, avec des figures et ornements, par Albert Gleizes, édition de grand luxe à tirage restreint. Paris, Œuvres et jours, Eugène Figlière et C'S éditeurs, 1911.)
Ouvrages en préparation : L'Appartement des jeunes filles, L'Album des jours ornés, Le Cortège de Pomone, poésies; Les Prétendants de Valentine, roman.
Collaboration ; Le Beffroi, Antée, La Revue des Flandres, Les Bandeaux d'or, Le Divan, Pan, Horéal, Les Gerbes j Isis, La Rénovation Esthétique, etc., et en outre, des articles de critique littéraire dans Le Beffroi, Le Progrès du Nord, La Revue des Flandres et des études et des critiques d'art dans L'Art Libre, La Revue Indépendante, Les Marches du Sud-Ouest, La Revue de France, Le Chevalier Bleu (de Munich), La Cote (chroniques quotidiennes), etc.. .