LA BONNE AUBERGE
Servante de la bonne auberge, Prend nos manteaux et nos flamberges, Nos flamberges sans pointe et nos manteaux percés,
Ce sera pour les gueux qui fardent leur misère Et traînent aux pavés d inutiles rapières. Servante, mets la flamme aux sarments entassés.
Servante de la bonne auberge,
Place à tes hôtes du matin f
Nous venons des pays lointains.
Compagnons de la bonne aventure
Et mille climats nous ont fait mille brûlures, Apporte-nous les dés, les pipes et les pots, Sois Reine du festin parmi les gars dispos.
Servante, Tu prendras soin de mettre aux lits des draps bien blancs, Nous sommes las, vois-tu, des hautes nuit errantes
Et des mauvais conseils du vent.
Le vent, ce vieil ami qui nous montrait la route, Où se heurtaient les flux des diverses déroutes.
Servante aux cheveux parfumés, Nous sommes las, chérie, des anciennes alarmes Et très honteux d'avoir souillé avec nos larmes Le faste nuptial des claires nuits de mai . Or, des purs diamants de notre douleur sainte Sans regret nous avons fait le cristal qui tinte,
Oh ! tu sauras quels beaux grelots
Nous avons fait de nos sanglots !
Compagnons du hasard, du vent et des étoiles Nous avons navigué sur des vaisseaux sans voiles, Nous avons paradé sur des chevaux sans brides Et nous fûmes des rois tout puissants et sordides.
Tous les cieux ont versé Tazur en nos prunelles Et, le cœur dévoré des clartés fraternelles, Sublimes mutilés que dévastaient les Nombres, Nous rendîmes aux nuits l'ardent secret des ombres. Notre gloire enfantait l'amour en des désastres, , Inquiet seulement de la fuite des astres.
Nous n'avons rien semé au vieux monde qui croule Et nous avons erré hagards, de foule en foule. Notre orgueil étonna les faiseurs de potences ; Tout un peuple écrasé sous notre joue mythique Admire encore, béat, ceux de nous que balance Le vent qui vient siffler au gibet prophétique. Mais, un soir attendu des bâtisseurs de villes. Nous avons écouté le chant des jeunes filles Et nous fûmes les fous qui sonnent des fanfares Aux cortèges hurleurs des Princesses barbares.
Et je sais que nos marraines étaient des folles; Je sais que nous avons de voix hallucinées Effaré le blanc troupeau des prédestinées Qui préparaient pour nous des baumes de corolles.
Servante, Sur la route il pleut,
Il vente ;
Ici chante
Le feu
Et tes yeux
Sont joyeux.
Compagnons du hasard, du vent et des étoiles, Nous dormirons ce soir en la douceur des toiles ; Apporte-nous les dés, les pipes et les pots ; Nos longs cheveux sont blancs, nos paupières rougies, Mais nous serons très beaux ce soir après l'orgie, Car nous aurons vingt ans aux clartés des flambeaux .
Servante de la bonne auberge,
Prostituée éternellement vierge, Mets-toi toute nue et verrouille bien le seuil, Roule tes cheveux d'or sur nos habits de deuil Et quand les cieux jaloux allumeront leurs cierges, Lorsque le vent dont rient les vitres de l'auberge Flagellera les gueux qu'assomme un viel espoir
Nous t'épouserons tous ce soir !
Et maintenant, mes frères de bataille,
Qu'en cortège aviné l'on aille Chercher des violons car nous allons danser, Dieux d'amour plus beaux que le Dieu aux pieds perces.
Ah! mêlez des baisers roux d'alcool à la danse, Bâtissez des tours de fumées rares et denses, Car la bonne auberge n est plus l'hôtellerie Blanche du pèlerin aux guenilles fleuries.
Apporte-nous les dés, les pipes et les pots.
Servante, il faut des jeux, des vins et des tabacs;
Les dés seront pipés et l'alcool mentira
Et nous ferons l'amour en de mouvants tombeaux.
Sonnez, ménestrels sourds, une absurde romance,
Oue vos vieux instruments afl'olés rendent l'âme,
Leurs bois chanteront mieux cett<' nuil dans les flammes,
Notre hôtesse ravie réglera la dépense .
Sovez larrons, bannis; cocus, soyez paillards! ^
S'il vous faut des soleils, vomissez des brouillards. Ohé, vous tous, ohé !
Vous tous, écoutez-moi.
Souvenez-vous de vos trônes, les anciens rois, Riez!
Criez!
Par pitié !
Car sur le val glacé où l'ombre se désole, Sur les branches des pins tragiques, dans les houx, O dernier désespoir! J'entends hurler les toiles. Elles folles, là-bas, m'ont donné rendez-vous...
[Poèmes, 1905).
Jean THOGORMA
Né à Envermeu (Seine-Inférieuie), de parents lorrains.
Œuvres publiées : Poésie : Le Crépuscule du Monde, 1 vol (1)
Prose : La Destinée sociale du poète, 1 plaq. L'Esthétique vivante : Les Barbares contre Racine, 1 plaq. — Les Tendances nouvelles de la Littérature, i plaq. — Lettre sur la Poésie. / plaq. (2).
Œuvres en préparation : L'Art d'être Poète (poèmes). — Les Symphonies du Feu (poèmes). — Le Dernier Amant de la Lune (Contes lyriques).— Niobé, tragédie antique. — Le Maître du monde, tragédie moderne.
Collaboration : Les Poèmes, La Plume^ Les Entretiens Idéalistes, Les Rubriques Nouvelles, Le Feu, Vers et Prose, Le Gil Blas, La Coopération des Idées, Les Marchés de Provence, La Vie, Les Loups, L'Indépendance, etc.