SOIR SUR LA VILLE
Je ne sais où je suis dans cette heure incertaine 1 Sous les brumes du soir, mystérieuse mer De ténèbres traînant des épaves de fer : D'immenses flots vivants, à l'horizon, déroulent, Déferlant sur Paris, des millions de foules D'êtres dont les clameurs font résonner la nuit. J'entends monter vers moi, formidable, le bruit
(1) Falque, édit. 70, rue de Rennes.
(2) Basset, édit. 3, rue Danle.
De l'espace battu de leurs noires marées ;
Et dans les profondeurs, des voix désespérées
Vociférer Tennui et le tourment humains !
La Ville étend là-bas ses milliers de chemins
Où des peuples mêlés à des peuples, circulent;
Partout, en même temps, leurs tourbillons ondulent,
S'épandent sous les murs, se chevauchent, et font,
De chaque rue, un fleuve, où leurs remous s'en vont
Rejoindre d'autres mers et couler avec elles ;
Çà et là, sur la nuit, des phares étincellent,
Des lanternes de chars courent, de grands éclairs
Volent, entrecroisant leurs feux rouges et verts
Dans le brouillard sonore où les angélus tintent ;
Des blasphèmes, des cris, des hurlements, des plaintes,
De chaque carrefour de l'énorme cité,
Sombres voix de colère et de fatalité,
Montent, lourdes d'amour, de haine et de détresse ;
Partout^ je les entends, mon cœur bat, une ivresse
D'ardente passion s'agite dans mon sang ;
Mon âme multiple en mon cœur frémissant.
Tous les désirs de feu et toute la souffrance
Des peuples, ma douleur s'exapère, et, démence,
Où je me sens sombrer dans des gouffres sans noms,
Hurlant par tous ses flots d'hommes et de démons
Je ne sais quel appel à quelle nuit profonde,
La ville m'apparaît comme l'Enfer du monde,
Et je regarde au fond de son cercle éternel,
Avec le soir qui meurt, agoniser le ciel.
(Le Crépuscule du Monde)