LE CHANT DU HEROS
{Fragment)
Vivent les siècles noirs et les siècles de flamme. Pleins de rugissements et de fracas humains, Dont la chair et le sang des démons de chaque âme Rougiront les chemins .
Vive la ville horrible où tout souffre, où tout pleure, Où tout, au vent des nuits, tourbillonne sans fin. Où le Mal éternel se nourrit de chaque heure, Sans apaiser sa faim.
Autant que je te hais sombre Paris! je t'aime, Lorsque ma voix se fait pour ainsi te parler, Belle comme l'injure et comme le blasphème, Rien ne peut l'égaler.
Pour t'embrasser, mon cœur croît et se multiplie ; Et de ma bouche, ardent cratère inapaisé. Dont chaque flamboiement, aux ténèbres, s'allie. Rien ne vaut le baiser.
Bondissant à travers tes abîmes en flammes, Vertigineusement, ô Ville ! je voudrais, — D'un rut qui mêlerait les étoiles aux femmes, Tout étreindre à jamais!
Et dieu moins que démon, homme moins que poète, Au galop furieux de mon spasme, emporté, A travers toute nuit, de tempête en tempête,
Etre précipité !
Et de ta vieille chair que mon désir harasse ; (Orgueilleuse et féroce à me rendre jaloux) : Pour en être la proie, engendrer une race De tigres et de loups ! —
La colère et l'amour grondent dans ma poitrine ; Splendides et joyeux, mes instincts déchaînés, Aux étreintes de fer de la force divine, Se sont abandonnés.
Je me sens devenu vapeurs, flammes, fumées ; Ma viix aux mille échos liurle dans tous les cris; Sous chacun de mes pas, se remuent des armées,
Et l'espace et Paris.
InceLdiant ma chair, m'emportent, me pénètrent ; Tout tourbillonne, court, hurle, chante, rugit. Et lEon cœur, aux remoux de l'océan des êtres, Jusqu'aux cicux, s'élargit.
En avant! n'importe où parles siècles de l'ombre, O Ville ! s'il se peut, par delà toute nuit. Par Pair plus lumineux, ou l'espace plus sombre Qui devant nous, grandit :
De déserts en déserts, d'abîmes en abîmes, Des ténèbres sans ciel à l'éther aux cieux d'or Plein de gouffres nouveaux et de nouvelles cimes,
S'il en existe encore :
Courons, le cœur du monde est notre âme en furie; Ivre de notre joie et de notre courroux, Sans rien qui nous arrête ou qui nous contrarie, L'univers est à nous.
Et parce que tout brûle au feu de ta fournaise, O Villle ! que par toi la matière et l'esprit Se réamalgamant pour une autre genèse.
En empliront la nuit :
Je t'aime, et dans l'orage où tu vis, je veux vivre, Et sentant tous mes jours, à tes siècles, pareils, Y projeter mon âme éternellement ivre Du sang de tes soleils !
Et tant j'ai soif encore et faim de toute vie Tant la douleur est chère à mon cœur irrité, — Ame invaincue autant qu'elle est inassouvie — J'en veux l'éternité .
(Le crépuscule du Mond?).
Théo VARLET
Né à Lille (Nord), le 12 mars 1878.
Théodore Varlet, après des études classiques, s'attacha uniquement à la littérature. En 1897, alors qu'il dirigeait à Lille la revue l'Essor, il publie un volume de juvenilia. Il alterne ensuite sa studieuse retraite avec des pérégrinations à travers l'Europe, d'abord en un village des dunes flamandes, puis à Bruxelles, Il édite, en 1905, au Beffroi (Lille), — dont il fut, en 1900, un des fondateurs, — ses « Notes et Poèmes », suivis, en 1906 (au même Be/froi)y d'une plaquette, « Le Dernier Satyre », et d'un autre volume de vers, « Notations ». Il dirige, en 1907, avec P. Castiaux, P.-J. Jouve et E. Charpentier, les Bandeaux cVOr auxquels il réserve la meilleure part de sa production. Vivant depuis lors sur le littoral méditerranéen, il donne, en 1912 ses « Poèmes choisis » (80 exemplaires hors-commerce). — A collaboré à une trentaine de revues, entre autres La Plume, L'Ermitage, La Rénovation^ Le Divan, Ulle Sonnante, L'Art Libre, Pan, Le Thyrse, Le Feu.^
A consulter : Grautoff, Lyrik in Frankreich. A. Mercereau : La Littérature et les Idées nouvelles.