VILLÉGIATURE
C'est la saison, Amie, des plages élégantes Où la digue au soleil est un trottoir urbain, Oii la vague bénigne et rieuse s'enchante A flatter des sirènes en costumes de bain, Où la brise du soir langissamment évente Les concerts et les flirts des casinos marins ;
C'est la saison, c'est la saison, loin de la ville, Du tourisme et des randonnées automobiles Aux pays du Joanne et des sites fameux.
Dis-moi, petite sœur de mon âme, tu veux Partir?
Là-bas, au cœur de la mer vide,
Sans rocking-chairs, bars ni tziganes.
L'île de mes désirs sauvages et torrides,
L'île de mes étés grésille de cigales.
Assez des livres et des toits :
Plus rien que moi et toi ;
A nous deux seuls là-bas,
— Hors de l'Histoire, hors de cette ère importune 1
A nous
Les rocs, baignés d'eau bleue et de vives écumes
Etalant au soleil leurs ardents matelas !
A nous, soleil! à nous, mer chaude, ton baptême! Depuis des ans, des siècles d'exil, ce suprême Désir, ô sœur préhistorique, nous ronge, De ressurgir aux bords vivants de notre songe, Debout, chair lumineuse et fauve sur l'azur !
Plus haut ! escaladons les rocs inaccessibles : Dans le maquis hargneux plonge tes jambes nues (Ah! délice
Farouche de ton sang tatouant ta peau brune !) Et, le soleil hâlant nos chairs griffées d'épines, Héroïquement seuls, sauvages, radieux.
Libres et purs comme les bêtes et les dieux, Pour nous resplendira le ciel des Origines, Des roses de lauriers rouges dans tes cheveux.
— Dois-je te révéler (tu le sais mieux que moi)
Le vrai secret de notre joie?
C'est, même alors, sur les accords myriadaires
De nos terriblement civilisés vieux nerfs
Que nous modulerons ces barbaries premières ! —
N'être donc plus enfin que brute belle et nue A ce centre éternel de l'unique Naturel
Qu'importent les joyaux de la Littérature? Aquariums plus nets que des sources, L'eau tremble en moires irisées de lumière Sur le sable argenté
Et les oursins violets parmi les algues rousses . Qu'importe tout?
Du fond incandescent de la sieste enchantée, Ecoute clapoter l'eau bleue dans les rochers. Ecoute, à travers ton sommeil.
Accablée volupté d'un rêve immémorial, Dans les pins, par millions, les cigales. Grésiller, trille, plein notre île, de soleil.
Tout le jour, tout le jour immense, depuis l'aube, Nous jouerons le jeu nu de nos métempsycoses Sur ce roc émergeant des paradis passés ; Tout le jour, inlassés
De vous, soleil, azur, (lois bleus, rochers ardents, Jusqu'à l'heure où la nuit dévore le couchant.
Mais alors, sous les pins sombres troués d'étoiles, Enlacés aux plis d'un manteau^
Dans mes bras rudes de jadis tu blottiras,
Silencieusement, ô sœur immémoriale,
Le soleil de ta chair et le sel de ta peau.
Avec autour de nous l'air libre à l'infini
De la préhistorique nuit
Tout l'air universel vaguement agité
Par nos deux cœurs, à l'unisson de nos poitrines,
Sans gloses poétiques, amoureuses ou divines,
Sans langueurs ni sentimentalités
A la lune, dont l'aube luit entre les pins,
Sans guetter sur les flots le chant bleu des sirènes,
Enfouissant mes yeux
Ivres de sommeil noir
Dans la mer phosphorescente de tes cheveux,
Nous nous endormirons, couple de hors-l'histoire,
Seuls dans notre île, au centre obscur de l'océan,
Sous les vols et les cris farouches des goélands ,
C'est la saison, c'est la saison, loin de la ville. Du tourisme et des randonnées automobiles, Aux pays du Joanne et des sites fameux... Dis-moi, petite sœur de mon âme, tu veux Partir ?
{Poèmes choisis).