‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 15 sur 124 · LA MAISON DES MORTS · texte numérisé non relu

LA MAISON DES MORTS

S'étendant sur les côtés du cimetière,

La Maison des Morts l'encadrait comme un cloître

A l'intérieur de ses vitrines

Pareilles à celles des boutiques de modes,

Au lieu de sourire debout,

Les mannequins grimaçaient pour l'éternité.

Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours,

J'étais entré pour la première fois,

Et par hasard.

Dans ce cimetière presque désert,

Et je claquais des dents

Devant toute cette bourgeoisie

Exposée et vêtue le mieux possible

En attendant la sépulture,

Soudain,

Rapide comme ma mémoire.

Les yeux se rallumèrent

De cellule vitrée en cellule vitrée,

Le ciel se peupla d'une apocalypse

Vivace

Et la terre, plate à l'infini

Gomme avant Galilée,

Se couvrit de mille mythologies immobiles.

Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

Et les morts m'accostèrent

Avec des mines de l'autre monde .

Mais leur visage et leurs attitudes Devinrent bientôt moins funèbres.

Le ciel et la terre perdirent Leur aspect fantasmagorique.

Les morts se réjouissaient

De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière .

Ils riaient de leur ombre et l'observaient

Gomme si véritablement

G'eût été leur vie passée.

Alors, je les dénombrai.

Ils étaient quarante-neuf hommes.

Femmes et enfants

Qui embellissaient à vue d'œil

Et me regardaient maintenant

Avec tant de cordialité,

Tant de tendresse môme,

Que les prenant en amitié

Tout à coup,

Je les invitai à une promenade

Loin des arcades de leur Maison.

Et tous bras dessus, bras dessous.

Fredonnant des airs militaires, (Oui, tous vos péchés sont absous) Nous quittâmes le cimetière .

Nous traversâmes la ville

Et rencontrions souvent

Des parents, des amis qui se joignaient

A la petite troupe des morts récents.

Tous étaient si gais, Si charmants, si bien portants Que bien malin qui aurait pu Distinguer les morts des vivants.

Puis, dans la campagne,

On s'éparpilla.

Deux chevau-légers nous rejoignirent.

On leur fit fête.

Ils coupèrent du bois de viorne Et de sureau

Dont ils firent des sifflets Qu'ils distribuèrent aux enfants.

Plus tard, dans un bal champêtre, Les couples, mains sur les épaules, Dansèrent au son aigre des cithares.

Ils n'avaient pas oublié la danse,

Ces morts et ces mortes :

On buvait aussi,

Et, de temps à autre, une cloche

Annonçait qu'un nouveau tonneau

Allait être mis en perce.

Une morte, assise sur un banc, Près d'un buisson d'épine-vinette, Laissait un étudiant Agenouillé à ses pieds, Lui parler de fiançailles :

— Je vous attendrai

Dix ans, vingt ans s'il le faut.

Votre volonté sera la mienne .

— Je vous attendrai Toute votre vie...

Répondait la morte.

Des enfants

De ce monde ou bien de l'autre

Chantaient de ces rondes

Aux paroles absurdes et lyriques

Qui, sans doute, sont les restes

Des plus anciens monuments

Poétiques

De Thumanité.

L'étudiant passa une bague

A Tannulaire de la jeune morte :

Voici le gage de mon amour.

De nos fiançailles.

Ni le temps, ni Tabsence

Ne nous feront oublier nos promesses.

Et un jour, nous aurons une belle noce.

Des touffes de myrte

A nos vêtements et dans vos cheveux .

Un beau sermon à l'église,

De longs discours après le banquet

Et de la musique,

De la musique.

— Nos enfants, dit la fiancée,

Seront plus beaux, plus beaux encore,

Hélas! la bague était brisée,

Que s'ils étaient d'argent ou d'or,

D'émeraude ou de diamant,

Seront plus clairs, plus clairs encore,

Que les astres du firmament,

Que la lumière de l'aurore.

Que vos regards mon fiancé,

Auront meilleure odeur encore,

Hélas ! la bague était brisée,

Que le lilas qui vient d'éclore.

Que le thym, la rose ou qu'un brin

De lavande ou de romarin .

Les musiciens s'en étant allés,

Nous continuâmes la promenade .

Au bord d'un lac,

On s'amusa à faire des ricochets

Avec des cailloux plats,

Sur l'eau qui dansait à peine.

Des barques étaient amarrées

Dans un havre ;

On les détacha

Après que toute la troupe se fût embarquée,

Et quelques morts ramaient

Avec autant de vigueur que les vivants .

A l'avant du bateau que je gouvernais,

Un mort parlait avec une jeune femme

Vêtue d'une robe jaune,

D'un corsage noir

Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris

Orné d'une seule plume défrisée.

— Je vous aime, disait-il. Comme le pigeon aime la colombe, Comme l'insecte nocturne

Aime la lumière.

— Trop tard, répondait la vivante.

Repoussez, repoussez cet amour défendu.

Je suis mariée.

Voyez l'anneau oui brille,

Mes mains tremblent.

Je pleure et je voudrais mourir.

Les barques étaient arrivées

A un endroit où les chevau-légers

Savaient qu'un écho répondait de la rive.

On ne se lassait point de l'interroger.

Il y eut des questions si extravagantes

Et des réponses tellement pleines d'à-propos

Que c'était à mourir de rire.

Et le mort disait à la vivante :

— Nous serions si heureux ensemble!

Sur nous l'eau se refermera,

Mais vous pleurez et vos mains tremblent, Aucun de nous ne reviendra .

On reprit terre et ce fut le retour.

Les amoureux s'entr'aimaient, Et par couples aux belles bouches, Marchaient à distances inégales .

Les morts avaient choisi les vivantes,

Et les vivants,

Des mortes.

Un genévrier, parfois,

Faisait l'efifet d'un fantôme.

Les enfants déchiraient l'air

En soufflant, les joues creuses,

Dans leurs sifflets de viorne,

Ou de sureau,

Tandis que les militaires

Chantaient des tyroliennes

En se répondant comme on le fait

Dans la montagne .

Dans la ville,

Notre troupe diminua peu à peu.

On se disait au revoir,

A demain,

A bientôt.

Beaucoup entraient dans les brasseries.

Quelques-uns nous quittèrent

Devant une boucherie canine

Pour y acheter leur repas du soir.

Bientôt, je restai seul avec ces morts

Qui s'en allaient tout droit

Au cimetière

Où,

Sous les Arcades,

Je les reconnus, couchés, immobiles.

Et bien vêtus.

Attendant la sépulture derrière les vitrines.

Ils ne se doutaient pas

De ce qui s'était passé.

Mais les vivants en gardaient le souvenir.

C'était un bonheur inespéré

Et si certain

Qu'ils ne craignaient point de le perdre .

Ils vivaient si noblement

Que ceux, qui, la veille encore,

Les regardaient comme leurs égaux

Ou même quelque chose de moins,

Admiraient maintenant

Leur puissance, leur richesse et leur génie.

Car, y a-t-il rien qui vous élève

Comme d'avoir aimé un mort ou une morte?

On devient si pur qu'on en arrive

Dans les glaciers de la mémoire

A se confondre avec le souvenir.

On est fortifié pour la vie

Et l'on n'a plus besoin de personne.

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