‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 23 sur 124 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Ho ! Je suis chargé de fluides magnétiques Aimantant les fluides alentour,

Ho ! le vif essaim de mes splendides forces Trépide en moi et jaillit en éclairs,

Ho! leur rythme me soulève et me projette Au tourbillon des fols vertiges...

C'est mon poème, c'est mon rythme

Lançant ses pulsations au monde Dans la ronde infernale du soleil, Dans le chant formidable de la terre —

Qui monte de mon âme et que clame ma voix

Je tonne dans la foudre des montagnes, Mugis aux orgues des forêts, Aux rafales de la tourmente,

Je gronde en le tumulte du torrent Et saute ses cascades jusqu'au fleuve,

Hurlant avec la mer dans la tempête,

Ascendant le sommet des vagues

Et m'écroulant dans leurs glauques sillons .

Je lance mes rayons à l'éclipsé des phares,

Chevauche le cyclone et mène Fouragan, Unis les éléments en torsade au typhon

Et rythme l'éternel ressac sur les rivages, Désagrégeant leur roc au choc de la marée.

Sous-marin, je parcours les verdâtres abîmes, Insufflant la vapeur aux poumons de métal, Stridant aux sirènes des navires,

Dansant le pas ternaire de l'hélice, Et propulsant la force dans la masse.

J'explose en tonnerre aux cimes des volcans, Je fulgure soudain en gerbes électriques

Et m'apaise aux calmes librations du balancier.

Je rebondis au choc des marteaux sur l'enclume.

Je m'élance, affolant le volant des machines. Scandant à temps égaux la course du piston, Exaspérant la bielle aux roues du train rapide !

— Et me détends enfin, ressort des mécanismes.

Je m'élève, Aérien poussé par ses hélices, Planant majestueux au-dessus de la ville. Annonciateur des triomphes prochains.

Jlrradie, invisible, au sommet de la Tour,

Fluide portant Tespoir au navire en détresse, Enveloppant l;i terre de mes ondes Clamant le Verbe et l'Heure au monde.

Je suis le pur secret de l'inventeur tenace, Mystère s'éveillant aux cornues du chimiste, Métal flambant dans le creuset du physicien,

Etoile! je jaillis au fond du télescope.

Je pars, vertigineux, sur le char cométaire, Portant l'âme terrestre aux mondes inconnus

Et reviens — après ma séculaire randonnée.

M'enroulant vingt mille ans sur la spire muette Je résulte : soleu au centre nébulaire ;

Je suis amas stellaire, ion d'éther,

Je franchis Tinfinid'un seul jet de lumière

Et danse, corpuscule, au gré d'un tourbillon.

Je suis élan fougueux de tous les dynamismes, Je bats la pulsation vitale, élémentaire, Dans l'artère interminable des espèces,

— Et germe unique en la matrice du Printemps.

Selon mon rythme, en un prodigieux synchronisme Je crée le temps, seconde par seconde,

Je propulse le sang formidable du monde En mon âme ! — foyer et sablier de l'Univers .

Devant moi — en moi! — monde, tu recommences

Ton drame retentit au fond de ma conscience F Et réveille un héros en Thomme que je suis.

Neuve et pure surgit mon unique vision Plus haut que les philosophies, les religions, Plus haut que les croyances et les sciences

— O pauvretés ! vous ne me satisfaites plus . . .

Mon intuition est un trésor plus riche que le vôtre, Immense ! — et qui contient Tuniversel.

Devant moi, monde, tu renouvelles ton miracle Pour l'enchantement de ma destinée Lançant les tourbillons de ses vierges essors,

Pour la joie du départ et de la conquête. Pour la naissance inépuisable de mon être

— Plus utile qu'un prince au bonheur de la foule : Foule inexistante et qui ne peut me contenir,

Foule que je crée par mon geste et mon verbe, Foule que mon âme cèle et révèle à l'instant Monde 1 oeuvre sacrée des seules âmes initiées î

O fondez- vous en moi. Contradictions'.

Unissez-vous en moi, Antagonismes!

Ame ! harmonise mes voix multipliées

En un seul chœur polyphonique souverain.

O je t'en prie, ne cherche plus — ne détruis rien : Laisse le drame inouï du monde Déchaîner ses forces titaniques...

Vois : elles s'accouplent, se combattent,

S'unissent, s'exaltent sans trêve

Scandant les pulsations du rythme grandiose :

Hymne des Forces de la Terre et du Soleil

— Des astres, nefs d'amour voguant l'immensité,

Elan de vie montant vers la divinité.

(Hymne des Forces, 1908-1911).

Nicolas BEAUDUIN

Né à Poix (Somme)

Œuvres : Le Chemin qui monte (1 908, Sansot). — Les Triomphes (1909). — La divine Folie (1910). — Les deux Règnes (1911). — Les Cités du Verbe (1911). — Les Princesses de mon songe (1912). — Les Sœurs du Silence (1912, parus aux Rubriques Nouvelles).

Dirige la revue : Les Rubriques Nouvelles (fondée en 1908).

Collaboration : Vers et Prose, Les Rubriques Nouvelles, Pan, Le Gil Blas, La Revue Indépendante, Le Feu, Durandal, Le Thyrse, etc .

En mante d'or tu traînes ta tristesse, Automne, confidente inquiète du soir;

Et l'âme de tes violons caresse Mes rêves las pareils à des papillons noirs.

Tes longs doigts violets sur les heures changeantes, Passent faisant vibrer les cordes de nos cœurs, O pâle Automne, temple angoissé des amantes, Semeuse de lieds et d'andantes, Seuil de repos, refuge des pécheurs !

Mais que m'importe, un autre monde est dans mon être, Au gouffre intérieur où Dieu rayonne en maître, Au palais du silence où l'Amour angoissé Elève, jet d'eau bleu, son thyrse de oaisers.

0 ma Psyché aux yeux d'extase, Reine de la forôl divine où sont les lys,

Yierge engloutie et fille d'Ys Qui sonne les appels des cloches de l'extase,

O répands, ô répands toujours,

Princesse nostalgique et brune, Sur les jardins fleuris de mon amour Ton chant de rossignol exalté par la lune !

O mon Etoile solitaire, O présence d'un Dieu qui descend parmi nous.

Combien de fois sanglotant, à genoux, J'ai contemplé ta sainte face de mystère! Tu me disais : Je suis à ton cœur, loin du bruit ! .

Et tu levais tes bras, ô Chère, Comme des cierges blancs sur l'Autel de la Nuit.

O mon âme, j'aime ta voix.

Ton chant d'extase qui parle en moi-même, D'hier, de demain, d'autrefois, Etant l'éternité toi-même.

O toi ma fille, ô ma silencieuse sœur, Ma sainte aux yeux de songe,

Ma neigeuse madone aux gestes de douceur, Dont le baiser lent se prolonge Comme un vague chant obsesseur Parmi les méandres du songe.

Tu me lèves pour moi les voiles du mystère, En toi vibre l'hymne jaloux, Et je te présente à genoux

Tout le bouquet fleuri des rêves de la terre.

Ta présence ravit mes heures solitaires, O ma blonde, mon enfermée, mon Ophélie, Lys qui croît sur les bords de ma mélancolie, Vierge penchée sur la souffrance des fontaines.

Visage d'ombre, étoile de mes pleurs, Ma princesse lointaine,

Ma joie, mon désir, ma douleur !

Chante moi quand rayonne au ciel lent la nuit lourde,

Et que la terre assoupie devient sourde. Gomme une vieille femme lasse qui s'endort.

O ma divine, élève alors La symphonie florale et parfumée de ta voix d'or f

Quand le soir de ses pieds légers.

Fuira sous lesfeuillées de l'ombre, O danse alors, mon doux papillon sombre ! Mon alouette, au gazouillis léger, Jette à mon cœur ton refrain messager !

Sur l'aile d'or d'un chant nocturne.

Vers les confins du songe et de l'amour, Aux lieux où le jour n'est plus même le jour, Et ni la nuit la belle taciturne Aux longs doigts d'ombre, au masque de velours, Elève moi vers ce monde invisible.

Elève moi vers cet ardent séjour

Où scintille comme une cible La rose pure et soleilleuse de l'Amour !

Un goût de deuil et d'amertume est dans ma bouche. Oh! la mort du soleil sur les plaines farouches, Quand le vent sombre çronde en galop d'épouvante I Ah ! Seigneur, de la nuit ma peine est la servante !

L'ombre souffle sur mes beaux songes effacés, Et nous errons dans les campagnes monotones, Mon âme et moi, pareils aux couples enlacés. . .

Dans les sentes où meurt l'Automne, Mon rêve torturé qu'abandonne l'orgueil, Marche, mélancolique, en ses voiles de deuil ;

Tandis qu'autour de moi

Les pauvres heures lasses, Passent dans leurs habits de misère et d'efiroi.

Pitié! que le repos soit sur ma cendre. Mais déjà les parfums des cieux semblent descendre Le temple de la lune ouvre pour moi ses portes.

C'est le silence et c'est le soir.

Et ma Tristesse, au front couvert de roses mortes, A l'autel du Passé dresse ses cierges noirs .

Le sable gris du temps aveugle mes pensées . O Nuit, mais je saisis ton céleste langage,

Toi qui geins comme une colombe blessée ! . . .

Que je t'aime glissant sur la paix du lac bleu, O Nuit sacrée, ô mon beau cygne mélancolique! Tes feux sont doux à respirer comme des fleurs, Ton ombre voile les douleurs, Et tu parles d'Amour au poète mystique ! . . .

Ah ! le monde et son bruit, la gloire et sa fumée !... Presse moi sur ton sein, ô Déesse embaumée! Et que sur les flots noirs de ton fleuve nocturne. J'apaise enûn ma soif tragique et taciturne !.. .

O toi la Dame de mes pensées, O ma Madone aux tresses brunes, Toi que devant mes yeux je voie toujours penchée Vers l'arceau doré de la lune, Tu jettes loin de moi Le désespoir au front souillé de cendre, Et mes instants résonnent sous tes doigts Ainsi que des violons tendres, Et alors — ô alors ! — sur la cime bleue de mon âme Où brille la dernière flamme Du jour, O comme il chante le rossignol de mon amour !

La caresse lunaire apaise la vallée .

O mon âme — ô mon Dieu — pleure et sois consolée. La douleur tord en moi sa chevelure noire . Qu'importe, ô mon amour, qu'importe, je veux croire.

Je l'entends ce soupir qui monte et soufl"re en moi; Il est bon puisqu'il fait s'épanouir la foi. Puisqu'il la met en mon esprit oii tout s'achève Ck)mme une blanche étoile à la cime d'un rêve. Pleure, les pleurs sont doux à l'âme inconsolée.

La caresse lunaire apaise la vallée.

Et son calme s'étend et va de lieue en lieue,

Exhalant jusqu'au ciel sa symphonie en bleue.

O Poète, attardé à la porte des songes,

Et demandant sans fin tout l'impossible Amour,

T'arréteras-tu donc pour entendre toujours

Tinter aux vieux benrois la cloche des mensonges !

O la soif d'autre chose, et le temps noir qui fuit!... Je ne veux plus, couché sur le sein de la nuit, Que m'enivrer du chant de votre chœur immense, Etoiles, notes d'or des Psaumes du silence I

Et les doigts du Seigneur venant fermer mes yeux, Qu'attendre le lever du Jour Mystérieux, Qui te torture tant, ô nuit inconsolée!

La caresse lunaire apaise la vallée .

Le cœur se plonge enfin en sa béatitude.

Et l'âme, rossignol ivre de solitude,

Rêvant au fond de Tombre à l'attrait du nouveau, Mêle sa chanson monotone A la tristesse de l'Automne Qui pleure en la voix des jets d'eau.

Oh! cette plainte inconsolée!...

La caresse lunaire apaise la vallée.

Plus loin que le visible, ô mon âme, je sens Que tes ailes de feu m'emportent par le rêve . O ce rêve invisible et qui chante sans trêve, Va, meurt, renaît et va comme un encens.

Plus douce et douce encor, — joie, douleur et mensonge, Va portée par les mains frémissantes du songe, Mon âme impénétrable et riche de frissons, Sur laquelle rayonne un Dieu languide et blond, Aux prunelles d'or noir où flotte et se prolonge Dans le réel, la fuite irréelle du songe .

Tu me parles des lieux où rien ne peut finir. Et dans tes yeux je vois s'avancer l'avenir, A la face angoissante et pâmée de promesses . O mon âme, ma blonde et ma brune déesse. Reine dun infini que rien ne peut ternir !

Toutes les choses sont fleuries De l'opalin baiser de tes lèvres chéries. Le Dieu présent partout, chante de sa voix d'or. Ce soir, ô mon amour tremblant, écoute encor I Les cloches de la lune en prière dans l'ombre, Tintent leur angélus de rêve au fond du ciel. Et leur mélancolie mêle à mes roses sombres, Un peu des beaux lys blancs de l'espoir éternel.

La cloche des adieux tinte au fond de l'Automne, La détresse sur moi pose son voile noir. Et dans le bercement monotone Du soir.

Pour retrouver encor un doux rayon d'espoir, Il me faut me plonger tout au fond de moi-même, Au palais rose et bleu du gouffre intérieur, Aux lieux où l'âme sur des sources de fraîcheur, Mire sa candeur suprême.

Elle est là, reine inviolée,

Penchée dans un silence d'or.

Un catafalque blanc, semé de larmes d'or, Symbolise à mes yeux sa tristesse étoilée. Gomme elle souffre, la princesse solitaire ! Comme elle tend ses bras vers des formes qui passent! Elle veut d'un bonheur qui n'est pas sur la terre, Des amours tout nimbés des roses du mystère

Et des ffeurs de la Grûcc !

Comme elle souff*re, la princesse solitaire I . . .

Elle erre seule, au fond du jardin clos. Où le silence étend ses soleils sombres. Elle pleure, et pourtant tous les lys sont éclos, Les beaux lys ont jailli des tombes.

Les primevères des Fioretti

Naissent sur les gazons qu'arrose Le clair de lune bleu qui rôve épanoui Sur le sommeil des choses .

Un rossignol prélude : il est ta voix, mon âme ! Il est ton chant léger qui monte en cherchant Dieu.

Ses hymnes sont de feu,

Ses cantiques de flamme.

Un rossignol prélude : il est ta voix, mon âme! 11 est ton chant léger qui monte en cherchant Dieu !

Silence, étends au loin tatraine de velours!

Efface de moi les accents du monde !

Que je n'entende plus, ô mon paisible amour, Que ta chanson profonde !

Toi tu viens, ô ma molle lune d'été ! Symbole de mon âme au fond du parc des nuits . Tu viens, visage souhaité, Molle lune des nuits d'été, Tu viens, tu t'avances, tu fuis, Tu reviens encore et t'avances.

C'est moi, me réponds-tu, je suis, Symbole de ton âme au fond du parc des nuits, La blanche floraison des jardins du silence.

Douceur suave ou blancheur qui se fond,

Frais arc-en-ciel aux subtiles nuances,

Mon songe pur au songe se fiance.

Comme l'âme à l'amour dans notre moi profond !

Etends tes voiles, ma chère, ma blonde, O mon automne aux ailes de velours !

O toi qui répands sur le monde L'âme blonde D un Dieu d'amour!

Le rêve du soleil plane encor sur les roses, C'est un dernier sourire aux yeux lassés du ciel, Mais dans la paix lumineuse des choses S'exhale un avant-goût du bonheur éternel.

O mon âme lasse — ô ma tendresse — Attends en paix dans le silence clair des mois, Le cortège lointain des heures d'autrefois,

Au pas rose et fleuri d'allégresse.

Les oiseaux angoissés par le calme du soir, Se taisent lentement comme ton cœur lui-même.

Ecoute, un dieu languide et noir

Vient se pencher sur ton front blême.

Regarde-le, il tend là-bas, vers les chemins,

Le bouquet fané de ses mains.

Il espère, il attend, vaincu, dolent et doux, La femme aux yeux d'or noir oflerts comme une cible. Et tout mystérieux il écoute, à genoux, Le lent vol angoissant des amours impossibles.

L'autre était belle et souriante sous ses voiles, Ainsi qu'une déesse blonde aux yeux d'étoiles...

Je n'oublie pas son rire frais, ses mains de fleurs, Et sa bouche de miel où s'apaisaient mes pleurs, L'arc rose de sa lèvre où partaient les baisers, O mon Dieu, quand la nuit, aux rires apaisés, Dressait sa face énigmalique sur les plaines, Quand le vent se mourait pour laisser les fontaines Parmi la symphonie nocturne en bleu majeur, Mêler aux chants d'amour la voix de la douleur.

L'autre était belle et souriante sous ses voiles, Ainsi qu'une déesse l)londe aux yeux d'étoiles...

Caressés par le vol des crépuscules bleus,

Sur nos pas se pressaient les vierges de nos songes;

Les heures d'or s'illuminaient devant mes yeux,

Et je buvais sur sa lèvre de feu

Ce désir d'infini qui se prolonge

En Dieu.

L'autre était belle et souriante sous ses voiles,

Ainsi qu'une déesse blonde aux yeux d'étoiles...

L'amour joyeux battait des ailes sur ma tête,

Comme un jeune lion j aspirais la tempête,

Mes rêves surgissaient de l'espace et des eaux,

Et vers Ion trône en fleurs, ô ma Muse, ma Solitaire,

11 me semblait que les oiseaux

Montaient vers toi comme l'hommage de la terre .

L'avenir s'avançait, ouvrant ses bras vers nous . Enivrée de parfums comme une jeune abeille, Tu te livrais au dieu jaloux.

Les papillons volaient sur tes lèvres vermeilles. Le soleil sur nos fronts passait, cabré de joie, Et le jour, comme un éventail qui se déploie, Embrasait follement l'émeraude des plaines, Tandis que le Printemps riche du bel Eté, Nous présentait déjà dans ses corbeilles pleines. Les fruits d'or de la Volupté .

O souvenir, exalte en moi tes voix chéries I

Les vierges de mon songe encor sur la prairie,

Dansent en paix leurs rondes d'autrefois.

O mon âme — ô ma peine lasse — entends leurs voix

Qui croissent, montent et reculent

Dans le silence rose et bleu du crépuscule .

Ah ! les sœurs du Printemps s'exilent dans le soir, Leurs blancheurs pâles se dispersent au vent sombre. Et voici, toutes couronnées de pavots noirs, Les filles de la Nuit, aux pas lents, feutrés d'ombre.

Le monde s'éloigne et recule,

Et toi-même tu me deviens comme étranger,

Mélancolique crépuscule,

Pâtre des songes mensongers !

J'aimais pourtant tes yeux pâlis dans ta peau brune, Tes yeux noyés d'espoir, Crépuscule, frère du soir.

Amant angoissé de la lune !

Au long de tes jardins songeant, Près des flots du rêve et des songes, Je caressais dans tes palais d'argent Le réel avec le mensonge.

A l'horizon de feu croulait le soleil rouge.

Les derniers gongs du jour battaient dans le couchant,

Et sur les campagnes farouches,

Les peuples noirs jetaient des chants

A pleine bouche . . .

Mais tu fermais les yeux, frère languide et doux,

Tes mains pressaient plus fort les fleurs silencieuses.

Et tu te courbais à genoux,

O frère nostalgique et doux,

Face aux heures harmonieuses,

Aux calmes violons tout nuancés d'amour,

Aux voix d'anges montant dans la paix du mystère,

Vers la sérénité d'un rose et bleu séjour.

Où fleurissent enfin les rêves de la terre!

Tu me disais : ne parle pas, croise les mains.

Le silence processionne sur les chemins,

Le signe d'or flamboie au sommet des montagnes,

Voici bientôt venir le dieu,

Et tes espoirs aux ailes d'argent bleu,

S'envolent lentement sur la paix des campagnes.

L'essaim d'azur et d'or du soir frais se replie.

C'est l'heure de l'attente et des mélancolies.

Les luths plaintifs du vent chantent dans la pénombre,

Quelque chose d'obscur nage et flotte dans 1 air.

Et des cloches d'amour palpitent sur ma chair

Gomme un vol de blanches colombes.

Sèche tes pleurs, ô mon ami, sèche tes pleurs.

Le cortège noir des douleurs

Va s'évanouir sur les plaines.

C'est l'heure lente des fontaines,

L'heure chère où la voix des eaux

Chante quand les derniers oiseaux

Se sont endormis sous les chênes .

Sèche tes pleurs, ô mon ami, sèche tes pleurs.

Le cortège noir des douleurs

Va s'évanouir sur les plaines.

Tourne tes yeux vers les princesses de mon rêve...

L'heure lente et dolente s achève.

Cueille la rose d'or du silence, et sans bruit,

Laisse monter ton âme au faîte de la nuit. . .

Tourne ton cœur vei-s le monde invisible.

Le monde des parfums, des sons et des odeurs,

Celui qui naît du sommeil d'or des fleurs

Et du songe d'argent des fontaines paisibles.

L'irréel est réel dans le soir mauve et blond . . .

Par le crépuscule d'opale.

Où meurent les derniers rayons,

S'éveille amoureuse et s'exhale L'âme pâle Des violons...

Et j'écoutais, harmonie rose qui ondule, Les conseils de ton chant léger, Mélancolique crépuscule, Pâtre des songes mensongers .

Mes yeux goûtaient la grappe d'or des rêves,

Mes yeux n'entendaient plus le monde noir hennir,

L'éternité régnait sur ce qui doit finir,

Et j'étais hors des lieux où les heures s'achèvent...

Autour de moi, la nuit montait à pas secrets, Hallucinante, avec ses idoles d'ébène, Elle se dressait là, fauve, présente à peine, Poussant au loin ses ruts désespérés...

Le vent passait avec des galops d'épouvante, Les forteresses aboyaient dans la tourmente, Et les villes cabrées comme des combattantes, Tendaient vers le couchant les lances des clochers .

Mais seul un rêve bleu fleurissait sur mon âme. .. Le monde des parfums, des sons et des odeurs, Celui qui naît du sommeil d'or des fleurs Et du songe d'argent des fontaines paisibles...

L'irréel est réel dans le soir mauve et blond. . .

Par le crépuscule d'opale

Où meurent les derniers rayons,

S'éveille amoureuse et s'exiialc

L'âme pâle

Des violons...

Paul CASTIAUX

Né à Lille, le 3 février 1881.

Œuvres : Au long des terrasses, poëmes, 1 vol. (1905, au Beffroi). La joie Vagabonde, poëmes, 1 vol. (1909, au Mercure DE France).

Directeur de la revue : Les Bandeaux cVOr (fondée en 1907).

Collaboration : Mercure de France, Phalange, Vers et Prose, Bandeaux d*Or, Beffroi (co-fondateur), Revue de Paris et de Champagne, Recueil pour Ariane, etc.

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