LUMIERES D'APRES-MIDI
La mer, endimanchée de satin bleu, s'étale, Horizontale et frissonnante vers des îles Roses et vertes à l'horizon.
Toute damasquinée de fragiles topazes, La robe de la mer endimanchée s étale D'un bord à l'autre du beau ciel immaculé.
Mon cœur est vierge et veuf de toute nostalgie ;
Même le souvenir d'une lointaine amie
Se fait petit, petit — comme ce papillon
Se dépêchant, voilure minuscule et tendre
En pastel tremblotant, là-bas,
Vers les blanches villas aux toits tièdement bleus
Dormant leur sieste au frais d'un vallon bienheureux
Communiale procession sur la mer,
Chastes comme le lin des mystiques autels,
Fidèles prosélytes, fronts clairs pâmés de foi,
Cœurs vierges comme les hosties du tabernacle,
Des yoles frêles,
Gréées de voiles nivescentes,
Doucement nagent vers la rive des fougères.
L'heureuse sieste au beau soleil d'après-midi !
Après-midi avec ses ors
Semés sur des pâtis de calmes verts.
Un champ de blé, tout contre mes yeux amoureux, S'affale, éblouissant, sur la rive penchante
D'un coteau descendant son torse vers la mer. Repose-toi, mon cœur délié de la ville. L'heure se fait plus lente au cœur de cette paix, Et ma paresse communie Avec la nage immaculée des blanches yoles.
Béatitude I Ola si calme après-midi!
Les cloches d'un pardon balancent dans l'air tiède
Tout un alléluia de clarines tintantes
Nées, bien là-bas, de ce clocher en cendre bleue
Derrière un rideau clair de peupliers.
Le chant des cloches vient jusque sur la mer calme Et se repose en gouttes blanches immobiles, Voiles d'adolescence musicale et frisonnante . . .
Blanche anadyomène au jardin du silence,
La première nuée du soir,
Nubile comme un rêve à l'aube des bonheurs,
Vierge splendeur promise au prochain crépuscule,
Proclame au seuil du ciel profond
Sa fiançaille en marche lente sur l'azur.
Devant l'église,
Un champ de blé frémit de clartés souveraines.
Tenant joyeux dans ses mains d'or
Tout le soleil d'après-midi.
Petite église agenouillée et recueillie
Sur le préau : son piçnon luit
Gomme un masque blanchi de vieillesse solide ;
Petite église, petite vieille
Avec ses bras sur l'or des blés,
Dans le silence !
Petite église et son toit lourd
Où pousse un dur clocher petit
Avec en son cœur bleu une cloche figée
Ne pouvant plus sonner, trop valétudinaire,
Et par dessus un coq de bois
Semblant Toiseau perché du gros arbre voisin !
L'heure est tendre qui sonne à mon cœur bucolique.
Traînant des souvenirs épars, je me recueille.
Silence ! Ah comme tout est silence à cette heure î
Deux souvenirs pieux,
La tête basse, comme des veuves pendant vêpres.
Tout contre un vitrail bleu où le jour devient aube,
Deux souvenirs pieux
Joignent leurs mains avec leurs âmes.
. . . Ah I ce beau soir était si doux à son regard.
Et mon cœur s'y penchait ainsi que vers un puits
Dont l'eau porte le calme azur du paradis.
Silence, ô cœur mélancolique,
Bats moins rapide !
Ecoute le grand vent chanter dans les épis
Avec la magnifique et joyeuse lumière.
Acoude-toi avec ma chair sur le vieux mur,
Et regarde, là-bas, la si douce campagne,
Les toits lointains et bleus,
Couchés comme des robes
Sur la toison bruissante des fougères.
Loin des rochers farouches la mer se repose Avec ses îles transparentes Sous une oasis de ciel rose.
Ecoute : le vieux chante en sarclant son champ pauvre.
Sa mélopée pourquoi ne la vouloir amie
Et fraternelle même,
Sa mélopée hachée de silences perclus
Que vient bercer le vent frissonnant sur les blés.
Le calvaire,
Avec son pauvre Christ aux bras écartelés,
Dresse son simulacre en travers de l'azur.
Le soir descend du ciel, des arbres et des toits.
Un lourd chariot d'herbes fauchées S'engage, cahoteux, sur le sentier de boue, Roulant du champ de blé jusqu'à la maison basse.
Et tandis que des vaches viennent, leurs flancs houlant,
Portant tout le soleil du jour sur leur poil roux
Que précède un regard profond
Où flotte la paresse infinie des labours,
La première fumée du soir, Lucide et blonde.
Glisse sur le ciel bleu .
Ploumanac'h et Golgon^ août 1910.