‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 48 sur 124 · LES IMPUISSANTS · texte numérisé non relu

LES IMPUISSANTS

O bonnes dames des ratés,

Des impuissants, des révoltés, Secourez-nous dans les jours de détresse.

Aux heures de lucidité, Quand nous pleurons nos vices, nos paresses,

Bonnes dames de charité,

Bercez-nous de votre tendresse .

Des rêves négligés que nous traînons partout

— Qu'as-tu fait de nous? qu'as-tu fait de nous? —

Nous rongent sans pitié, sans trêve...

O les bonnes petites Èves,

Chaudes amphores de Léthé,

Suicide cher aux avortés, Vous qui si bien avez tari la sève

De notre œuvre qui s'affirmait,

Délivrez-nous de tous les rêves

Que nous n'exprimerons jamais.

Nous aussi, nous avions des rêves, des idées,

Vagues un peu, mais nous les aimions tant Que bientôt nous devions les voir, glorifiées. Glorifiés — déjà nous partions en chantant : Nous aussi nous avions des rêves, des idées.

Mais à peine avions-nous pensé les premiers vers Que nous doutions des hautes tentatives ; Nos beaux projets filaient à la dérive Et nous restions distraits, nos espoirs à l'envers, A peine nous avions pensé les premiers vers.

Et nous creusions, sans que rien nous réponde, La douleur et la mort, les hommes et le monde; Et, cherchant l'art, le neuf et nous-mêmes — bientôt

Nous retombions dans l'angoisse inféconde. Ainsi, paralysés à poursuivre des mots, Ainsi nous amassions les projets de poèmes

Sans pouvoir crier seulement

Je souftre ou je vous aime, Sans entendre nos cœurs sentir, tout simplement. Et puis nous retombions dans l'angoisse inféconde.

Incapables de renoncer, Et gardant à jamais l'image De nos beaux rêves trépassés.

Nous sommes restés là, tout vides, à penser. .. Les beaux rêves. . . hélas, si jeunes: ! c'est dommage. . Et nous avons pleuré, bêtement, bruyamment :

Jamais, jamais (était- ce notre faute Ou n'étions-nous pas nés pour l'accomplissement?) Jamais, jamais (était-ce notre faute?) Mous ne pourrions dire : J'ai fait!

Ah! le temps gaspillé, les catins, les cafés... Voilà.., Et notre ambition, si haute.

Nous avait-elle assez leurrés !

Et nous avons pleuré :

Non, mais regarde-toi, majesté méconnue, Toi dont jamais la muse n'est venue, La bonne muse à la fois mère et sœur;

Eh! bouchon sans ficelle, eh! génie, eh! malice... Et nous pleurions, pleurions sur nos supplices

Et nous prenions la pose auguste du Penseur !

Mais maintenant nos cerveaux léthargiques N'ont plus qu'un repe et qu'un désir, La mort prompte, la mort logique, Se blottir dans la mort, ne plus se souvenir. ..

O les bonnes petites Eves, Vous qui si bien avez tari la sève De notre œuvre qui s'aflirmail.

Délivrez-nous de tous les rêves Que nous n'exprimerons jamais.

{Poètes).

LA MALÉDICTION DES ENFANTS (^Fragments)

O le maigre troupeau des enfants de la Ville. Foule morne, qui passe, en gémissant, docile Et peureuse, d esprits clos, morts, de corps fragiles, 0 le maigre troupeau des enfants de la Ville. . .

Ce fut un mauvais coup du sort.

On ne voulait pas prolonger la race.

Bah! on s'est serré pour leur donner place,

On a fait un peu plus d'effort. . .

Et puis on a continué sa vie .

Mais ce n'était pas cela, leur envie.

A peine s'ils ont connu leurs mamans.

Ils ont pleuré dans les bras des nourrices ; Et mille riens qui les meurtrissent, Duretés, fureurs, injustices, Déjà viennent troubler leurs petits cœurs aimants. Pas de baisers, le soir, en s'endormant, Et personne qui les console; La grande salle de l'école.

Les enfants en tablier noir Et les devoirs, et le travail, et le Devoir. Et les voilà jetés aux dents du laminoir Qui fera d'eux des machines dociles.

Sans fierté, des bras et du charbon pour la Ville.

Non, ce n'était pas cela qu'ils voulaient,

Les enfants malingres, fragiles,

Les enfants maigres de la Ville.

Ils avaient fait d'autres souhaits ,^

Rêvé des choses imprécises Qu'ils ne connaîtront sans doute jamais.

Qui donc les leur avait apprises?

Qui donc? Personne. Est-ce qu'on sait?

Les arbres desséchés des squares, les images,

Et les histoires de voyages

Que l'on regarde aux étalages,

Et des souvenirs obsédants

Qui remontent à la mémoire,

D'on ne sait où, don ne sait quand.

Ce qu'ils voulaient?. .. Tant de rêves fuyants

Comme des reflets sur la moire,

Tant d'aventures et d'histoires,

Les revoir, les toucher, y croire;

Reconnaître tous leurs souhaits :

Les fleurs, les prés, la mer à l'horizon parfait,

Et la bonne terre vivante,

Et les troupeaux de bêtes lentes Vers retable qui fume et qui sent bon le lait.

Une chaumière propre et gaie Près des saules penchés au bord de l'eau, des haies Grises de la grand'route, où mûrissent les baies,

Et la forêt pleine d'odeurs

Qu'on respire longuement, ivre De force et de paix, et tout le bonheur D'être simple et bon, tout ce qui fait vivre, Tout ce qui fait rêver, le soleil paternel Et la nuit qui lui fait équilibre, et le ciel.

Ils ont tout rêvé, les enfants fragiles. Pourquoi n'a-t-on pas dit aux enfants de la Ville : Laissez les prés, laissez les fleurs, Car voici le temps des douleurs ; Les fils viennent après les pères Pour partager avec eux leurs misères .

Si vous pleurez, c'est que vos pleurs sont nécessaires. Vos pères ont péché ; ne faut-il pas des pleurs

Pour leur pardon? Ne faut-il pas des peines Pour acquitter, avec le prix de leurs erreurs. L'inépuisable dette humaine?

Mais on n'a rien dit. Ils ont ignoré, Fait des rêves, et comparé.

Ainsi, dans leurs cœurs, un nœud de vipères S'éveille... ^

Pères, pères, l'humble prière.

Ecoutez vos enfants la dire — sans colère ;

Car s'ils cherchaient, car s'ils fouillaient en vous,

Lequel de vous serait absous?

Pères, pères, leur humble plainte, Laissez-la monter vers vous sans contrainte, Car s'ils regardaient en vous, fixement,

Qui soutiendrait le jugement?

Ils voulaient toute votre force Pour la transmettre toute aux enfants de demain. Ils voulaient un corps souple, sain, Mince des flancs, large du torse, Dur, bien vivant, bien dessiné ; Ils voulaient toute votre force — Et que leur avez-vous donné?

Ils voulaient toute la science.

Ils l'ont rôvée un jour, sachant lier l'essence Impérissable au fait certain, mêler l'esprit

Aux mille états de la matière.

Ces mioches ont rêvé qu'un jour, par vous conduits,

Ils allaient cueillir la fleur du mystère Et connaître le Temps, la Vie et la Lumière, Le Nombre infini, la Forme éphémère.

Là-haut, sur les purs sommets de l'esprit, Ils voulaient cueillir la fleur du mystère — Et que leur avez-vous appris?

Ils voulaient des cœurs doux, simples, en harmonie

Avec le bien, avec le beau.

Par l'exemple tranquille et fort de votre vie,

Non par des coups, non par des mots, Ils voulaient savoir la route bénie.

Dans les lueurs troubles de leurs cerveaux Ils ont vu cette paix heureuse où communient Les cœurs que la sagesse a tout illuminés . Qui leur montrera la route bénie ?

Ils voulaient des cœurs baignés d'harmonie — Et que leur avez- vous donné?

Ils ne sont ni tordus par le mal, ni transis

Par le froid, parla faim, ceux-ci :

Mais grandis au hasard et nourris de scandale, Jamais, eux, les jobs enfants propres et pâles,

Ils n'auront connu les chansons,

Les vieilles rondes des grand'mères.

Jamais pour les conduire, un doux amour sévère, Et quand Theure attendrit leurs âmes solitaires.

Jamais de baisers, des bonbons.

Ils ont mûri, dans leurs cœurs, qui pourrissent, Les lourds refrains de bêtise et de vice

Des cuisines et des offices.

Jouets pomponnés et bouclés

Enfants dorlotés par caprice Qu'un cœur plein d'eux jamais n'a consolés, Eux aussi, témoignant et jugeant, vont parler :

Notre rancune est devant vous dressée, Pères, hommes de sport, stupides et dandys, Mères, faites de riens, de chiffons, d'organdis,

De balivernes amassées ; Car nous nous souvenons que nous avons grandi

Dans le fumier de vos pensées.

Cerveaux morts-nés et cœurs usés, O vous! Ennuyés et nuls, vous avez osé Perpétuer en nous votre inepte lignage; >' Et nous voici, pour rendre témoignage

— il2 -

D'une nuit d'insomnie et d'un morne baiser, Hélas ! Hélas I créés à votre image Et seulement un peu plus épuisés.

Vous (jui deviez, cherchant nos consciences, Nous enseigner le bien et son ombre, le mal, Vous ne connaissiez pour toute science

Que des saints, des bienséances, Et des points délicats du cérémonial.

Et nous voici, méchants, sans foi, sans idéal, Car nous sommes, nous tous, de maigres fleurs poussées

Dans le fumier de vos pensées.

Mais nous nous souvenons. Debout, nous accusons. Nous rejetons sur vous nos fautes et nos vices

Car vous en fûtes les complices.

Nos pères, pères de nos vices.

Nous tous, flls dont la vie est sans but, sans raison,

Filles mûres pour l'adultère.

Enfants grandis sans pères et sans mères.

Avec nos sœurs, avec nos frères,

Aujourd'hui nous vous accusons.

Du collège et de ses poisons.

Des exemples de la maison,

Répondez, nous vous accusons.

Mais que répondrez- vous à vos fils, à vos filles? Mauvais parents, mauvais époux, Vous avez tué la famille ; Et notre âme, qu'en fites-vous?

Les enfants ont parlé. Leurs clameurs de détresse

Sont le juste prix qui vous était dû : Pères inconscients, mères par maladresse. Vous aviez assumé des devoirs inconnus.

Maintenant ces enfants vous jugent.

Examinez : en vous ont-ils trouvé refuge ? Etes- vous sans reproche? Avez- vous tout donné?

Examinez — et si leur plainte est légitime, Pardonnez-leur et comprenez ; Plaignez-les d'avoir fait le crime,

Ayant souffert par vous, d'oser vous condamner.

L'AMOUREUX {Fragment).

Et c'est alors qu'un mot m'a réveillé, Un simple mot, rapide et net, de jeune fille... Et j'ai senti tous mes espoirs ensommeillés D'un seul coup de vent balayés.

Un mot comme, au^ longs soirs d'été, sous les charmilles Ombreuses, en savent dire les jeunes filles A qui pourrait de trop d'amour les effrayer.

Un simple mot de jeune fille Qui suppute et voit clair tandis qu'elle babille Et qui sait à propos, sans faiblesse, railler.

Une phrase de jeune fille . . .

Et, devant mes yeux dessillés, Un arbre jaunissant d'un seul coup dépouillé Voit fuir ses feuilles d'or que le vent éparpille...

Un mot m'a réveillé, Qui m'a cinglé la face.

Et j'ai compris, enfin! enfin!

Et prenant ma tête entre mes deux mains, M'étant conduit devant ma glace, Je me suis mis face à moi-môme, face à face, Pour me forcer à regarder en face Tout ce qu'il y avait de vain Dans ce repos dont j'avais faim,

Tout ce qu'il y avait de feint

Dans cette attitude tenace Et tout ce qu'il y avait de grimace,

De crédule espoir costumé Dans mon bel air d'être guéri, d'être calmé. Enfin j'ai compris; je me suis sommé

De m'avouer devant ma glace Ce que jamais vraiment je n'avais exprimé.

Devant moi-même, face à face, Je me suis dit, pesant mes mots : « En résumé,

« Elle ne m'a jamais aimé. »

Les mots ont fait le bruit d'une chose qui casse. Le bruit fêlé d'une chose qui casse, Et j'ai senti l'effroi me comprimer, Gomme d'avoir entendu blasphémer.

Potiche précieuse et que l'on sait caduque. Vieil amour poussiéreux, pourquoi faut-il qu'un soir On ne puisse plus t'empêcher de choir. De te briser, si lourdement, un soir De vérité foudroyante?

Oh ! ce soir !

Coup de maillet tombant sur la nuque.

Chute soudaine en un gouffre noir, Brusque arrivée au fond d'un gouffre.

Grand coup brusque de désespoir Et le cœur demi-mort qui revit, et qui souffre ! Crier? Non, je n'ai pas crié.

Je n'ai pas eu de geste formidable.

Prier? Non, je n'ai pas prié.

Je suis resté les bras ouverts, pétrifié.

Gomme un palais mort qui se livre au sable. Et j'ai senti s'asseoir en moi, stable et durable. Bête glacée aux griffes immuables, Une affliction véritable.

Prier? Crier? je n'ai pas eu de cri.

Je n'ai pas prié — ce soir. — J'ai compris.

J'ai compris...

C'est la solitude Enorgueillissante du soir.

C'est l'heure calme de l'étude, Et c'est l'heure où les désespoirs S'exaltent dans la paix du soir Tandis que l'éternelle lune A quoi vont rêvant chacun et chacune Tombe fluide aux épaules des toits.

O soir, je suis seul devant toits,

Devant cette lune ennemie,

Devant cette ville endormie ;

Je respire... Tout s'est éteint, De là-bas monte un mui mure lointain Et là, semblable à ma lampe qui veille,

Je vois comme à tous les minuits Une lampe obstinée à veiller dans la nuit. Fraternelle clarté, solitude pareille A cet isolement qui m'aime et me poursuit. Auprès de ce point qui luit dans la nuit, Même douleur crue ma douleur peut-être.

Je pense à toi, irère lointain qui dois conna ître Cette clarté que fait dans la nuit ma fenêtre Comme moi je connais celle de ta fenêtre. Travaille bien, frère, tandis que dort A nos pieds cette ville hostile à ton eff'ort. Enrichis- toi de la nuit profitable Et laisse-moi penser, tout seul, devant ma table.

Seul, je pense à tous les romans Dont chaque tête humaine est pleine :

Amour — toujours ; amants — serments.

Je pense à Vous, voyez, sans haine;

Je pense à l'époque lointaine Où je vous appelais : Maman.

Mais vous étiez bien défendue, Par vous, par vos amis. .. Vous jouiez; j'ai perdu... Je pense à cet amour si vainement têtu, A ces larmes que j'ai perdues, Quand la douleur m'avait battu.

Je pense à tout cela... tout cela signifie

Que je suis loin de vous comme vous loin de moi. . .

Sans regret? Pourquoi pas? Sans reproche à La Vie

Que ce grand amour maladroit Meure, cela me fait comme un instant d'émoi,

Mais comme cela simplifie Ce que je sens régner autour de moi : la vie.

Chacun s'en va de son côté Car chacun de nous a senti l'envie De laisser à leur cours naturel nos deux vies.

D'échapper à l'anxiété

De cet amour si cahoté Pour qui vous n'aviez plus de curiosité.

Enfin! Enfin! Mon àme lasse Se retrempe en ce clair minuit silencieux. Fier de me retrouver orgueilleux et tenace,

Je rumine ma nuit d'adieux.

J'apprends à regarder en face,

A ne pas m'eff*rayer du jour, Qui va venir bientôt et que tant d'autres jours Vont suivre, dont aucun ne verra mon retour

Vers vous — qui fûtes mon amour.

Qu'il vienne, je regarde en face.

La nuit s'achève ; un amour meurt ; Un homme naît de la douleur.

Et me voici debout pour saluer cette heure

Où le calme s'approche avec pitié de moi.

Et moi je l'attends, calme et droit, Sans défi, d'un cœur simple et d'une âme meilleure.

Il arrive qu'un amour meure Et que rien, si le cœur est léger, n'en demeure.

Il arrive qu'un amour meure

Et que l'àme en soit veuve, et pleure,

Et qu'alors on reste souvent

Devant le paysage morne

Insensible comme une borne,

Sans comprendre qu'on est vivant.

Mais aussi, très chère, il arrive

Qu'un blessé guérisse et revive Et qu'alors, dans la nuit, un homme réveillé

Touchant du doigt avec délices

Le sillon d'une cicatrice Attende en paix le jour ensoleillé.

Et je suis cet homme et je porte Ma blessure close et ma paix est forte.

O lune, ô nuit, est-il digne de vous Cet homme qui se tient debout

Devant l'immense paix froide qui le pénètre? Il veut servir son àme, se connaître, Grandir sans orgueil, être doux,

Et, riant à son cœur fragile, en rester maître.

O lune, ô nuit lointaine, est-il digne de vous Celui-là qui se tient debout Attendant près de sa fenêtre Le jour doré qui va paraître.

Cet homme-là, — qui vient de naître?

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