L'EPEE
Par les deslins banni d'un âge à l'autre, en butte Aux périls embusqués, masqués, des temps brutaux. J'ai gardé dans la trêve ou le feu de la lutte Mon idéal, comme une épée sous mon manteau.
O ma course fut longue ! et du trône à la hutte Où, roi dépossédé, j'ai cherché le repos, Que de fois n'ai-je pas désiré que ma chute L'abrégeât, en brisant sur le sol mon fardeau !
Mais l'inQexible lame alors vivante et telle Qu'une ruche irradiant un essaim d'étincelles Tour à tour, m'a gardé du crime et du tombeau.
Depuis I l'heure a plané sur ma victoire immense, Depuis! la noble épée ouvrit un vol de faulx^ Et près de m'égaler à la Toute-Puissance,
Je la baise en pleurant pour la rendre au fourreau.
IiNVOCATlON
Toi qui, d'un pied sérénissime.
Passes sur les fronts assemblés, Sans que ton poids courbe la cime Grêle et flexible de leurs blés.
Poésie !
Accorde-moi de vivre enfin Dans l'espoir de mourir ta proie Et d'aimer ma souffrance atîn Qu'elle devienne un jour ma joie.
Main tendue à ceux qui s'élancent Hors de l'in-pace de la chair,
Pour s'évader dans le silence Assourdissant des univers, Poésie !
Par tes perrons de pentélique Dont la cascade au bord du ciel Verse la blancheur d'un portique, Ravis-moi dans Torbe éternel.;
Déesse qu'au temple ont servie Les mots par quoi nous te disons, Toi qui couronneras ma vie Dans ta morgue ou ton panthéon,
Poésie !
Que mon corps, à l'heure incertaine Qui doit le confondre à la poudre, Tombe avec le fracas d'un chêne Dont l'orgueil soutira la foudre.
Horizon forgeur des métaux D'une durable architecture, Fresque de flamme au vol de faulx Moissonnant la clarté future,
Poésie!
Trempe l'acier de nos vouloirs Erigés, ainsi que celui D'une épée opposée aux noires Magnificences de la nuit.
Harangues, cris et soliloques
Au soleil terne des faubourgs
Où les voix claquent comme des loques
Qu'emporte le son des tambours,
Poésie !
Fais éclater sous la carène Des cités, tueuses de fronts, Le tonnant grisou de la haine Qui dort en moi comme un charbon.
O Joie unique et sans répit O miroir de toutes les fêtes Chant salué roi de nos cris, Quand je me lèverai, poète !
Poésie!
Puisque tu n'es pas un vain nom Que ma main dépose la plume, Alors, sur la page en renom, Comme un marteau sur une enclume,
Fernand DIVOIRE
Né à Bruxelles le 10 mars 1883.
Ses grands-pareiils paternels étaient français et belge; ses grands-parents maternels, danois et belge. Il est français.
lia été élevé et a vécu en France. Il publia son premier article à la Nouvelle Revue et ses premiers vers aux Essais.
Depuis, menant une double vie d'écrivain et de journaliste, il a publié des vers : Poètes (1908), la Malédiction des Enfants (1910), L'Amoureux (1912), premières pierres d'un nioiiument qu'il rêve de construire et qui serait le poème de la douleur moderne, le poème des fils dcl'Urbs.
Son premier livre fut un livre de dialogues philosophiques : Cérébraux (1906) et il donna deux autres ouvrages de discussion d'idées : Faut-il Devenir Mage? (1909) et Metchnikoff philosopha (191 i). On lui doit encore une prose lyrique sur Isadora Duncan, La Danseuse de Diane (1911) qui parut avec do vivants dessins d'A. Dunoyer de Segonzac, et un manuel satirique de la vie des gens de lettres, Introduction à l'étude de la Stratégie littéraire.
Fernand Divoire, qui a fondé avec Paul Vulliaud et d'autres les Entreliens Idéalistes, qui sont maintenant dans leur septième année, a collaboré, régulièrement ou occasionnellement, au Mercure de France, à Vers et Prose, à L Opinion, à V Intransigeant* à Gil BlaSj à Pan, à L'Ile Sonnante, à Im Phalange, au Beff'roif à La Revue d'Europe et d'Amérique, à Schéhfirazade, à Hélios, au Divan, à Musira, au Chroniqueur de Paris, à La Revue des Lettres et des Arts, aux Nouvelles de la République des lettres* au Parlhcnon, à Iji Renaissance Contemporaine, etc.
A consulter : ALKXA.NunE Mercf.reau : La Littérature et les Idées nouvelles ; Florian Pahme.ntikr : Anthologie-critique.